Contribution Hydrogène vert : Les conditions  de la réussite marocaine

Plus le Maroc sera en mesure de capter de la valeur sur place, moins il sera vulnérable aux fluctuations internationales des coûts et des chaînes d’approvisionnement.

Enthousiasme et réalisme : L’enjeu n’est pas seulement de « suivre » les grandes innovations venues d’ailleurs, mais de participer à leur production : adapter les technologies aux conditions marocaines, optimiser les procédés, innover sur le stockage, la logistique, la certification.

Mohamed Es-Sbai
Conseiller énergie à Confrontations Europe, enseignant à l’Université Paris-Dauphine et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, associé au LIRAES (Université Paris Cité).

Une dynamique inédite, mais à consolider

Le Maroc vient de franchir une nouvelle étape dans sa stratégie hydrogène. En mars 2025, l’annonce de six projets d’hydrogène vert dans les régions du Sud, pour un montant total de 319 milliards de dirhams, a envoyé un signal fort aux marchés. Guelmim, Laâyoune et Dakhla deviennent ainsi les nouveaux pôles d’une transition énergétique qui se joue désormais à l’échelle des territoires.
Les cinq consortiums retenus – parmi lesquels l’émirati Taqa, l’espagnol Cepsa, ou encore l’allemand Nordex associé aux Américains d’Ortus – comptent parmi les acteurs de référence de la transition énergétique. Leur présence confirme l’attractivité du Royaume, portée par l’«Offre Maroc», la nouvelle Charte de l’investissement et un accès au foncier structuré, avec des assiettes pouvant atteindre 30.000 hectares par projet.
Mais cette dynamique, aussi spectaculaire soit-elle, ne doit pas masquer les questions de fond. Car la réussite ne se mesurera pas au seul volume des annonces, mais à la capacité du Maroc à transformer ces projets en une filière durable : compétitive sur les coûts, correctement financée et technologiquement maîtrisée.

Compétitivité : Produire un hydrogène crédible, pas un mirage

Pendant quelques années, l’hydrogène vert a été entouré d’un certain enthousiasme, avec l’idée qu’on pourrait rapidement descendre vers 1 dollar le kilo. Aujourd’hui, le discours s’est ajusté: pour des projets réalistes, le coût de production se situerait plutôt entre 2,8 et 3,8 dollars/kg, en tenant compte du prix de l’électricité, des électrolyseurs, du stockage et de la logistique.
Sur ce terrain, le Maroc dispose d’un avantage précieux. Dans les régions du Sud, l’alternance entre un solaire très performant le jour et un éolien régulier la nuit permet d’envisager une alimentation quasi continue des électrolyseurs. Cette complémentarité réduit les besoins en batteries et améliore la stabilité de la production, donc la compétitivité.
La stratégie retenue est volontairement progressive. Avant de passer à des unités de plusieurs gigawatts, les développeurs commenceront par des campagnes de mesure de vent et de soleil pendant 12 à 18 mois, puis par des pilotes autour de 0,4 GW. On s’éloigne ainsi de la logique des «méga-projets» de 8 à 12 GW, pour adopter une approche plus prudente, fondée sur l’apprentissage et la maîtrise des risques.
La compétitivité dépendra aussi de la capacité à industrialiser localement certaines briques : maintenance, ingénierie, fabrication ou assemblage d’équipements. Plus le Maroc sera en mesure de capter de la valeur sur place, moins il sera vulnérable aux fluctuations internationales des coûts et des chaînes d’approvisionnement.

Financement : L’équation Maroc – investisseurs – Europe

Les 319 milliards de dirhams annoncés donnent la mesure des enjeux. Pour les projets tournés vers l’export, l’essentiel du financement viendra des développeurs eux-mêmes, de leurs banques et de grands investisseurs internationaux. Ce sont des acteurs qui ont l’habitude de mobiliser des capitaux à grande échelle et de structurer des montages complexes.
Le rôle de l’État n’en reste pas moins crucial : il porte les infrastructures d’accompagnement (ports, réseaux, certification), conçoit les incitations, sécurise le cadre contractuel et coordonne la planification. Pour les projets à destination du marché intérieur – engrais, industrie, mobilité – des partenariats public-privé seront sans doute nécessaires, notamment pour partager les risques et garantir des volumes stables.
Ce débat financier ne se joue pas en vase clos. Le 19 novembre 2025, l’article que j’ai co-signé dans Confrontations Europe avec Jacques Percebois, professeur émérite à l’Université de Montpellier, et Christophe Béguinet, membre du conseil d’administration d’EDF, analysait le Plan d’action européen pour une énergie abordable sous l’angle de la soutenabilité économique et sociale. Nous y montrions que l’Europe a besoin de sécuriser des approvisionnements bas carbone à coût maîtrisé, tout en protégeant ses ménages et son industrie.
De ce point de vue, le Maroc est un partenaire naturel. Il peut proposer des molécules vertes compétitives, issues d’un mix renouvelable de qualité, et s’inscrire dans une logique euro-méditerranéenne où les infrastructures, les normes et les financements se co-construisent. Les banques de développement comme la BEI ou la Banque mondiale regardent déjà ces projets avec attention. La condition, là encore, sera la crédibilité des modèles technico-économiques et la lisibilité du cadre national.

Souveraineté technologique : Le rôle clé de l’IRES et de la recherche marocaine

Au-delà des coûts et du financement, la question de la souveraineté technologique est centrale. Une filière hydrogène qui dépendrait intégralement de technologies importées serait exposée aux fluctuations de prix, aux tensions géopolitiques et à des risques de blocage.
C’est là qu’intervient l’Institut royal des études stratégiques (IRES). Think tank rattaché au Cabinet royal, l’IRES a pour mission d’anticiper les grandes transformations qui affectent le Maroc et d’éclairer les décisions publiques de long terme. Dans une étude publiée en décembre 2024 consacrée à l’hydrogène vert et aux métiers mondiaux, l’Institut estime que « les investissements nécessaires pourraient atteindre 2.500 milliards de dirhams d’ici 2040, tout en soulignant l’importance d’ancrer cette nouvelle filière dans une montée en compétences nationale ».
Cette étude insiste sur plusieurs leviers : développement de la recherche appliquée, création de formations dédiées dans les universités et écoles d’ingénieurs, articulation renforcée entre laboratoires, industriels et institutions publiques. Elle rejoint sur ce point le travail de l’IRESEN, bras scientifique de la politique énergétique, qui porte déjà des démonstrateurs Power-to-X et des programmes de formation.
L’enjeu n’est pas seulement de « suivre » les grandes innovations venues d’ailleurs, mais de participer à leur production : adapter les technologies aux conditions marocaines, optimiser les procédés, innover sur le stockage, la logistique, la certification. C’est à ce prix que le Maroc pourra éviter de rester cantonné à un rôle de simple site de production et prétendre à une véritable souveraineté technologique dans le domaine de l’hydrogène.

De l’annonce à la filière : Construire un partenariat euro-méditerranéen durable

Les six projets annoncés dans les régions du Sud ne sont ni un aboutissement, ni un simple effet de communication. Ils constituent une première marche. Leur taille mesurée, le temps laissé à la phase de mesures, la volonté d’avancer par projets pilotes plutôt que par annonces spectaculaires traduisent une forme de maturité : la compréhension que l’hydrogène vert est une course de fond, pas un sprint.
Les deux prochaines années seront décisives. Elles permettront de collecter des données, de valider les coûts de production, d’ajuster la réglementation – par exemple pour le transport et l’usage de l’hydrogène – et de préciser les modèles économiques. Sur cette base, le Maroc pourra consolider sa feuille de route, élargir la gamme de projets et approfondir ses partenariats avec l’Europe et les autres régions.
L’hydrogène vert offre au Maroc une occasion rare : consolider sa souveraineté énergétique, décarboner ses industries, créer des emplois qualifiés et se positionner comme trait d’union entre l’Europe, l’Afrique et le Monde arabe.
Encore faut-il que l’enthousiasme reste guidé par le réalisme, que la finance s’appuie sur des modèles robustes et que la technologie soit progressivement maîtrisée.
Si ces conditions sont réunies, le Maroc pourra faire de cette nouvelle filière non seulement un moteur de croissance, mais aussi l’un des symboles d’un partenariat euro-méditerranéen renouvelé, fondé sur la transition juste, l’équilibre et la réciprocité.

 

Leave a Reply

Deine E-Mail-Adresse wird nicht veröffentlicht. Erforderliche Felder sind mit * markiert