On pourrait croire que la psychiatrie, c’est une spécialité médicale comme une autre. Mais il suffit d’entrer une seule fois dans un service psychiatrique pour comprendre qu’elle est tout sauf ordinaire.
Dans notre pays, il y a une vérité que l’on prononce à demi-mot, comme si la dire trop fort risquait d’ouvrir une brèche impossible à refermer : notre système de santé mentale tient encore debout… mais rien ne garantit qu’il tiendra longtemps. Il tient par la force de quelques équipes débordées, par le courage de familles au bord de la rupture, et par la résilience de patients qui continuent de se battre malgré un environnement qui leur offre si peu. C’est une réalité que l’on connaît tous, mais que l’on contourne avec soin. Et pourtant, elle nous touche au cœur, dans nos écoles, dans nos bureaux, dans nos maisons, même dans nos silences.
On pourrait croire que la psychiatrie, c’est une spécialité médicale comme une autre. Mais il suffit d’entrer une seule fois dans un service psychiatrique pour comprendre qu’elle est tout sauf ordinaire. C’est là que les existences vacillent, que les familles s’effritent, que les crises éclatent. C’est là que le temps ne suit plus les règles du reste du monde. On traverse ces couloirs comme on traverse un pays blessé. Et ce pays-là, notre pays, manque de tout.
Le manque de psychiatres, c’est la première évidence, celle que l’on cite rapidement parce qu’elle rassure presque : «il n’y en a pas assez», point. Mais en vérité, la pénurie va bien plus loin. Il manque des psychologues cliniciens formés, capables d’accompagner des psychothérapies complexes. Il manque des infirmiers spécialisés, essentiels pour installer un lien thérapeutique dans les moments de vulnérabilité extrême. Il manque des travailleurs sociaux, sans lesquels aucune réinsertion n’est possible. Il manque des psychomotriciens, des ergothérapeutes, des éducateurs, des pairs aidants, des médiateurs. Il manque ce qui fait l’âme d’un système moderne : une équipe. Une vraie. Or aujourd’hui, chez nous, la psychiatrie se pratique trop souvent seule, isolée, éparpillée.
Imagine un patient en crise aiguë. Dans un modèle idéal, il serait accueilli par une équipe formée, stabilisé dans une unité adaptée, suivi ensuite par un binôme psychiatre–psychologue, accompagné par un travailleur social pour la réinsertion, guidé par une infirmière spécialisée pour l’observance, soutenu par un groupe thérapeutique. Dans notre réalité, ce même patient peut attendre des heures aux urgences, repartir sans suivi, retourner dans un foyer déjà fragilisé, ou se retrouver ballotté entre des structures qui ne communiquent pas entre elles. Non pas par manque de volonté, mais par manque de moyens, de coordination, d’infrastructures.
Et puis, il y a cette absurdité qui semble défier toute logique : l’absence d’un cadre légal moderne pour encadrer la psychologie. Comment peut-on prétendre construire un système psychiatrique pluridisciplinaire quand la pierre angulaire de la psychothérapie, le psychologue clinicien, n’a pas encore une existence juridique pleinement définie ? Ce vide n’est pas seulement un oubli administratif : c’est une brèche ouverte dans laquelle s’engouffrent les pseudo thérapeutes, les «coachs émotionnels», les charlatans qui jouent avec la détresse des plus vulnérables. Ce vide transforme la souffrance psychique en un marché, un marché où les plus fragiles payent le prix fort.
Dans ce chaos silencieux, la famille devient le dernier filet de sécurité. Non pas par choix, mais par nécessité. Ce sont elles qui prennent en charge les rechutes, les crises, les traitements irréguliers, les nuits sans sommeil. Elles improvisent des stratégies de survie, elles cherchent des solutions là où il n’y en a plus, elles inventent des protocoles de soin à la maison. Cela n’existe dans aucun manuel. Cela n’est écrit dans aucune politique de santé. Et pourtant, c’est la norme chez nous. Le fardeau psychique se transforme en un fardeau domestique, un transfert invisible, mais lourd, terriblement lourd.
Devant ce paysage, parler de budget devient presque indécent. Et pourtant, c’est au cœur du problème. La santé mentale ne reçoit qu’une portion infime du budget général de la santé, une part tellement dérisoire qu’elle ressemble à un symbole : celui d’un pays qui n’a pas encore compris que la santé mentale est une option.
Que la stabilité sociale, la productivité économique, la sécurité, l’éducation, tout commence par là. Chaque dirham investi dans la prévention économise des centaines dans les urgences, les hospitalisations forcées, les ruptures scolaires, les arrêts de travail, les addictions, les violences. Mais notre budget continue d’ignorer cette évidence. Et tant que ce choix persistera, notre système restera fragile, instable, presque improvisé.
Le plus douloureux, peut-être, est l’inégalité de l’accès aux soins. La psychothérapie, pourtant essentielle dans la majorité des troubles, reste non remboursée. Elle devient un luxe. Un traitement de plusieurs mois ou années, payé séance après séance, hors de portée de milliers de familles. Que deviennent ces patients ? Ils s’enfoncent. Ils se taisent. Ils se débrouillent. Ils renoncent. Et c’est là que les charlatans triomphent : là où l’État se retire, le marché s’installe.
Mais ce tableau sombre n’est pas une fatalité. L’histoire de la psychiatrie dans le monde est faite de ruptures, de révolutions silencieuses, d’évolutions inattendues. Les pays qui ont réussi leur transformation n’avaient pas plus de ressources que nous. Ils avaient une conviction : la santé mentale n’est pas un secteur secondaire, mais un pilier national. Ils ont investi dans les équipes mobiles, dans les centres de crise, dans les unités de soins à domicile, dans la formation continue, dans la recherche, dans la prévention scolaire. Ils ont compris que la psychiatrie ne se résume pas à l’hôpital. Elle se déploie dans les écoles, dans les postes de police, dans les prisons, dans les entreprises, dans les rues, dans les associations, dans les familles. Elle est partout où l’humain vacille.
Dans notre pays, la réforme de la santé mentale est aujourd’hui un impératif moral. Un impératif politique. Un impératif humain. Nous avons besoin d’une vision globale, courageuse, structurée. Une vision qui reconnaît enfin que la psychiatrie n’est pas qu’une spécialité médicale, mais une discipline sociale, éducative, économique, culturelle. Une discipline qui interroge la façon dont nous vivons, travaillons, éduquons, aimons, et tenons debout.
Il faut du budget, oui. Mais il faut aussi du cadre légal, de la coordination, de la formation, du courage institutionnel. Il faut sortir la souffrance psychique de l’ombre. Il faut la nommer, l’entendre, la reconnaître, la soigner. Il faut en finir avec les improvisations, les bricolages et les stratégies de survie.
Parce qu’au cœur de cette crise, il y a des vies. Des gens qui veulent juste respirer. Des familles qui veulent juste tenir. Des professionnels qui veulent juste travailler dans la dignité. La psychiatrie n’est pas un luxe pour pays riches. Elle est un droit fondamental, un pilier de stabilité, un baromètre de civilisation.
Si nous choisissons enfin de la reconstruire, vraiment, sérieusement, alors quelque chose changera profondément, non seulement dans les hôpitaux, mais dans notre société tout entière. Et peut-être qu’un jour, nous regarderons cette période comme une époque de transition, le moment où nous avons compris que la santé mentale n’était pas une affaire individuelle, mais un destin commun.



