Compensation massive
La course aux victuailles donne l’illusion de la sécurité. Mais la véritable sécurité naît d’une relation pacifiée au manque. Découvrir que l’on peut attendre sans paniquer. Que l’on peut partager sans s’épuiser. Que l’on peut célébrer sans s’engloutir.
Ce soir, dans des milliers de cuisines, quelque chose palpite. Les casseroles s’entrechoquent, les listes s’allongent, les téléphones vibrent de recettes échangées à la hâte. Dans les supermarchés, les caddies débordent comme si l’abondance pouvait conjurer l’angoisse du manque. À la veille d’un mois censé nous alléger, nous alourdissons nos placards. À l’instant même où le corps s’apprête à apprendre la retenue, la société orchestre la profusion.
Ramadan arrive toujours avec une promesse de dépouillement. Mais notre époque a le génie de transformer chaque dépouillement en spectacle. Le mois du jeûne devient celui de la profusion. On parle menus avant de parler sens. On partage des listes de recettes comme on partagerait des stratégies d’investissement. Les tables se planifient avec une minutie quasi militaire. L’iftar n’est plus seulement un moment de rupture, il devient un événement à produire.
Dans la société postmoderne, rien n’échappe à la logique de l’image. La harira fume sous un bon angle. Les pâtisseries brillent sous la lumière adéquate. Le sucre se pare d’esthétique. La spiritualité, elle, est plus discrète. On photographie la table, rarement le silence intérieur. On expose l’abondance, rarement la lutte intime contre soi.
Pourtant le jeûne n’a jamais été une affaire de vitrine. Il est une confrontation. Une expérience du manque. Or le manque est devenu l’ennemi public numéro un de notre modernité saturée. Nous avons appris à répondre à chaque désir presque instantanément. Un clic et l’objet arrive. Une notification et l’ennui disparaît. Une fringale et le snack est à portée de main. Le Ramadan introduit une fracture dans cette mécanique. Il impose l’attente. Il impose la faim. Il impose une lenteur que nous ne savons plus habiter.
Alors nous compensons. Toute la journée, l’esprit se projette vers le soir. On pense au premier verre d’eau dès le matin. On imagine la table dès midi. Le jeûne devient un couloir à traverser pour mériter la récompense. La privation diurne prépare la revanche nocturne. Le balancier se met en place : frustration, puis débordement. Restriction, puis excès. Ce mouvement n’est pas anodin. Il raconte notre rapport à la frustration. Dans les consultations, on observe combien la capacité à différer un désir structure l’équilibre psychique. Supporter une tension sans la faire exploser est un apprentissage fondamental. Le jeûne offre précisément cet entraînement. Il crée un espace entre l’impulsion et l’acte. Il apprend que l’envie n’est pas une urgence vitale. Que le corps peut attendre sans s’effondrer.
Mais si l’iftar devient compensation massive, le travail intérieur se dissout. Le corps, privé pendant des heures, reçoit d’un coup un afflux de sucres rapides, de graisses, de quantités démesurées. Biologiquement, le choc est réel. La glycémie monte en flèche, la digestion s’alourdit, la fatigue s’installe. On se plaint d’un manque d’énergie alors que l’on surcharge l’organisme. Le corps en jeûne est plus sensible. Il n’a pas besoin d’être rempli, il a besoin d’être nourri.
Il y a une différence essentielle entre remplir et nourrir. Remplir répond à l’angoisse. Nourrir répond au besoin. Lorsque les placards débordent, il ne s’agit pas seulement de prévoyance. Il y a souvent une peur diffuse derrière l’accumulation. Peur de manquer. Peur de ne pas être à la hauteur. Peur de ne pas offrir assez. La table devient un indicateur de valeur sociale. Plus elle est fournie, plus on se sent rassuré.
La pression est silencieuse mais puissante. Dans beaucoup de foyers, la réussite du mois repose sur des épaules déjà chargées. On jeûne, on travaille, on cuisine pendant des heures, on reçoit avec le sourire. L’épuisement se camoufle derrière la tradition. La fatigue se tait derrière le sens du devoir. Le mois censé purifier finit par épuiser.
La société de consommation ne rate jamais une opportunité. Les campagnes publicitaires s’adaptent. Les promotions se multiplient. Les enseignes jouent sur la corde sensible de la générosité et de la peur du manque. Le marché comprend très bien la tension créée par la privation et propose la compensation clé en main. L’excès est présenté comme synonyme de célébration. La sobriété, elle, semble presque suspecte.
Pourtant le jeûne ne cherche pas à punir le corps. Il cherche à discipliner le désir. Discipline au sens noble du terme, comme on parle d’une discipline intérieure, d’une structure qui apaise. La privation brutale crée de la revanche. La discipline consciente crée de la liberté. Lorsque l’on mange lentement, que l’on écoute la satiété, que l’on s’arrête avant la lourdeur, quelque chose change. Le rapport à soi se modifie.
Le mois qui s’ouvre est aussi un miroir. Sans café pour masquer la fatigue, sans grignotage pour calmer l’ennui, certaines émotions remontent. Irritabilité plus vive. Sensibilité accrue. Tristesse inattendue. Le jeûne enlève quelques anesthésiants quotidiens. Ce qui émerge peut déranger. La tentation est grande de noyer ces sensations dans un festin ou dans des nuits saturées d’écrans.
Mais rester quelques instants avec ce qui se présente transforme l’expérience. Observer la colère sans la déverser. Accueillir la fatigue sans la nier. Reconnaître l’envie de sucre comme un signal et non comme un ordre. Ce sont des micro-gestes intérieurs. Invisibles. Puissants.
Ramadan modifie aussi le rapport au temps. Les journées paraissent plus longues. Les nuits se raccourcissent. La ville change de rythme. C’est une occasion rare de ralentir collectivement. Ralentir ne signifie pas remplacer l’agitation diurne par une frénésie nocturne. Multiplier les invitations, réduire le sommeil à quelques heures, enchaîner repas lourds et écrans lumineux fragilise l’équilibre. Le corps a besoin de constance. L’esprit a besoin de silence.
Le partage reste l’un des trésors du mois. Les familles se retrouvent. Les voisins s’invitent. La solidarité s’intensifie. Mais le partage ne se mesure pas au nombre de plats. Il se mesure à la qualité de présence. Une table simple où l’on écoute vraiment vaut davantage qu’un buffet spectaculaire où chacun compare.
Dans la société postmoderne, l’identité se construit par accumulation. Objets, expériences, images. Ramadan propose une autre architecture. Enlever plutôt qu’ajouter. Alléger plutôt qu’empiler. Réduire le bruit pour entendre ce qui murmure.
La raison réelle du jeûne ne réside pas dans la faim elle-même. Elle réside dans ce que la faim révèle. Elle révèle notre dépendance à l’immédiateté. Elle révèle notre difficulté à tolérer le vide. Elle révèle nos stratégies de remplissage. Elle offre, en creux, la possibilité d’un rapport plus apaisé au désir.
Manger moins peut devenir une manière d’être plus. Moins saturé, plus lucide. Moins agité, plus présent. Moins compulsif, plus conscient. La course aux victuailles donne l’illusion de la sécurité. Mais la véritable sécurité naît d’une relation pacifiée au manque. Découvrir que l’on peut attendre sans paniquer. Que l’on peut partager sans s’épuiser. Que l’on peut célébrer sans s’engloutir.
Le mois qui commence n’a pas besoin de tables débordantes pour être riche. Il a besoin d’attention. Attention à ce que l’on ingère, matériellement et symboliquement. Attention à la fatigue qui s’installe. Attention aux mots que l’on prononce lorsque la faim nous rend plus vulnérables. Attention aux silences que l’on évite.
Ramadan n’est pas un défi gastronomique.
C’est une pédagogie du désir. Une invitation à redécouvrir que la mesure n’est pas une restriction triste mais une forme de liberté. Dans une époque qui pousse à consommer toujours plus, choisir la simplicité relève presque de l’acte de résistance. Peut-être que la véritable abondance ne se trouve pas dans les placards pleins, mais dans cet espace intérieur où l’on apprend enfin à respirer sans confondre le souffle avec l’appétit.

 

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