Décalage alarmant
Le Maroc ne compte qu’environ 343 psychiatres pour près de 37 millions d’habitants, soit moins d’un psychiatre pour 100.000 habitants.
La santé mentale au Maroc demeure l’un des angles morts les plus préoccupants des politiques publiques. Longtemps reléguée au second plan, elle s’impose aujourd’hui comme une urgence sanitaire, sociale et économique. À l’heure où la population marocaine connaît des mutations démographiques rapides, l’absence d’une politique structurée et ambitieuse en matière de santé mentale constitue un risque majeur pour le développement du pays.
Le premier constat est celui d’un décalage alarmant entre les besoins et les moyens. Les troubles psychiques touchent une part importante de la population : environ 26% des Marocains souffriront de dépression au cours de leur vie, tandis que 9% présentent des troubles anxieux et plus de 5% des troubles mentaux sévères[2]. Ces chiffres traduisent une réalité lourde, souvent invisibilisée par le poids des tabous sociaux. Pourtant, face à cette demande croissante, l’offre de soins reste dramatiquement insuffisante.
Le Maroc ne compte qu’environ 343 psychiatres pour près de 37 millions d’habitants, soit moins d’un psychiatre pour 100.000 habitants[3]. À titre de comparaison, l’Organisation mondiale de la santé recommande un minimum d’environ 1,7 à 2,5 psychiatres pour 100.000 habitants, seuil largement dépassé dans les pays européens[4]. Dans certains pays comme la France ou la Suisse, ce ratio peut dépasser 10 psychiatres pour 100.000 habitants[5]. Ce contraste illustre non seulement un retard structurel, mais aussi une inégalité profonde dans l’accès aux soins.
Cette situation est d’autant plus préoccupante lorsqu’on l’analyse à la lumière de la pyramide des âges du Maroc. Le pays se caractérise par une population encore relativement jeune : près de 60% des Marocains ont moins de 35 ans[6]. Or, cette tranche d’âge est particulièrement vulnérable aux troubles psychiques : anxiété, dépression, addictions, ou encore troubles liés à la précarité et au chômage. L’absence de dispositifs de prévention et de prise en charge adaptés à cette jeunesse représente une véritable bombe à retardement sociale.
À l’inverse, dans les pays européens vieillissants, la politique de santé mentale s’est progressivement adaptée aux transformations démographiques. Le vieillissement de la population y a entraîné le développement de structures spécialisées, notamment en gériatrie psychiatrique, tandis que des pays comme le Canada ou la France investissent massivement dans la santé mentale des jeunes à travers l’école et les universités[7]. Le Maroc, lui, reste encore largement dépendant d’un modèle hospitalo-centré, avec des infrastructures limitées et inégalement réparties sur le territoire[1].
Le déficit ne concerne pas seulement les ressources humaines, mais aussi les infrastructures. Le pays dispose d’environ 2.400 lits psychiatriques, soit moins de 7 lits pour 100.000 habitants, contre une moyenne mondiale supérieure à 10[8]. De plus, ces structures sont concentrées dans les grands pôles urbains, laissant des régions rurales entières dans une situation de quasi-abandon sanitaire[1]. Cette inégalité territoriale accentue les fractures sociales et limite l’accès aux soins pour les populations les plus vulnérables.
Au-delà des chiffres, la question de la santé mentale renvoie à un enjeu de société. L’absence de prise en charge adéquate favorise la marginalisation, la déscolarisation, la précarité et parfois la délinquance. Elle pèse également sur l’économie à travers la baisse de productivité, l’absentéisme et le coût indirect des troubles non traités[4]. Investir dans la santé mentale n’est donc pas une charge, mais un levier stratégique de développement.
Une politique efficace de santé mentale au Maroc devrait s’articuler autour de plusieurs axes. D’abord, le renforcement massif des ressources humaines : formation de psychiatres, psychologues et travailleurs sociaux. Ensuite, la décentralisation des soins, avec l’intégration de la santé mentale dans les centres de santé primaires. Il est également crucial de développer la prévention, notamment en milieu scolaire, afin d’agir en amont des troubles. Enfin, la lutte contre la stigmatisation doit devenir une priorité nationale, car elle constitue l’un des principaux freins à la demande de soins.
En définitive, la santé mentale ne peut plus être considérée comme une problématique secondaire. Elle est au cœur des équilibres sociaux, économiques et humains du Maroc. À l’ère des transitions démographiques et des mutations sociétales, ne pas investir dans ce domaine reviendrait à hypothéquer l’avenir d’une génération entière.
Références
[1] Ministère de la santé et de la protection sociale (Maroc). Plan national de santé mentale et de lutte contre les addictions.
[2] Le360. « Santé mentale : le Maroc compte seulement 343 psychiatres et 214 psychologues », 2022.
[3] L’Information.ma. « Santé mentale : moins d’un psychiatre pour 100 000 habitants », 2023.
[4] Organisation mondiale de la santé (OMS). Mental Health Atlas 2020 ; World Mental Health Report, 2022.
[5] OCDE. Health at a Glance: Europe 2022.
[6] Haut-Commissariat au Plan (HCP). Projection de la population du Maroc 2014–2050.
[7] Statistique Canada ; INSERM. Données sur la santé mentale des jeunes.
[8] Vitavox. « Santé mentale au Maroc : état des lieux et perspectives», 2024.



