Le législateur marocain a mis en place un cadre juridique précis pour garantir la qualité et la sécurité de l’eau traitée, ainsi que des conventions strictes entre les opérateurs d’assainissement et les collectivités.
Depuis bientôt une dizaine d’années, le Maroc fait face à une problématique devenue structurelle : la diminution continue des volumes d’eau dans ses barrages et la raréfaction des ressources hydriques conventionnelles destinées aussi bien à l’eau potable qu’aux usages agricoles et industriels. Ce phénomène n’est pas isolé. En Afrique, en Asie, en Amérique et dans l’ensemble du monde, le changement climatique, dont certains contestaient encore la réalité il y a peu, impose désormais des contraintes inédites aux États et met à l’épreuve leurs modèles économiques, sociaux et politiques. La question de la gestion et de la valorisation de l’eau est ainsi devenue un enjeu central à la fois national et géopolitique.
Ressource vitale, irremplaçable, l’eau est aujourd’hui considérée comme un élément stratégique plus sensible encore que les sources d’énergie fossiles. L’agriculture, l’industrie et la consommation humaine constituent les principaux foyers de demande, avec un poids particulièrement élevé du secteur agricole, qui absorbe à lui seul plus des deux tiers des ressources mondiales. Au Maroc, comme ailleurs, la croissance démographique, l’urbanisation, l’extension des zones irriguées et la montée des besoins énergétiques accentuent la pression. L’ONU estime que la demande mondiale augmentera de plus de 50% d’ici 2030 et que pour l’agriculture, cette hausse pourrait atteindre jusqu’à 90% en 2050. Ces projections imposent une réflexion de fond : comment créer de nouvelles ressources en eau et comment optimiser la gestion de celles déjà disponibles ?
A travers des projets d’accompagnement de différentes administrations, établissements publics et investisseurs privés dans la mise en œuvre de solutions innovantes de gestion de l’eau, le cabinet Noor Business Advisory a pu développer une expertise dans ce domaine et plus précisément dans les aspects juridiques relatifs aux projets hydriques.
Sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la question de l’eau a été élevée au rang de priorité absolue. À travers plusieurs discours, le Souverain a appelé à une mobilisation nationale et à une action rapide et coordonnée, notamment dans le cadre du Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation, doté de 143 milliards de dirhams. Ce programme repose sur trois axes structurants : le dessalement de l’eau de mer, le transfert interbassins – connu sous le nom d’«Autoroute de l’Eau» – et la réutilisation des eaux usées épurées. Ces trois leviers constituent désormais l’architecture de la nouvelle politique hydrique marocaine.
1. Le dessalement : Pilier de la souveraineté hydrique
L’eau de mer, qui couvre plus de 75 % de la surface du globe, est devenue une ressource stratégique majeure pour la production d’eau douce. Le dessalement se généralise à grande vitesse : selon Global Water Intelligence, près de quatre pays sur cinq y recourent aujourd’hui. Plus de 21.000 stations sont en service dans le monde et la capacité installée augmente chaque année entre 6% et 12%.
Deux techniques dominent : l’osmose inverse, procédé le plus répandu et qui ne cesse de gagner en efficacité énergétique, et le dessalement thermique, basé sur l’évaporation et la condensation.
Depuis les années 1970, le coût du dessalement a diminué de près de 90%, rendant cette technologie beaucoup plus accessible.
L’Arabie saoudite en est le premier producteur mondial, dépassant les 13 millions de m³ par jour. Toutefois, ces installations demeurent énergivores et leur développement impose un recours accru aux énergies renouvelables. C’est l’orientation adoptée par le Maroc, qui associe progressivement ses projets de dessalement aux capacités solaires et éoliennes.
Aujourd’hui, le Royaume compte 17 stations de dessalement opérationnelles, totalisant une capacité de 320 millions de m³/an.
Quatre autres stations sont en cours de réalisation et représenteront, à elles seules, 532 millions de m³ supplémentaires. Parmi elles, la future station de Casablanca constitue un projet emblématique. Lancée officiellement en juin 2024 sous la présidence de SAR le Prince Héritier Moulay El Hassan, cette station deviendra la plus grande d’Afrique avec une production de 300 millions de m³/an. Elle couvrira les besoins en eau potable du Grand Casablanca, ainsi que des villes de Berrechid, Settat et leurs zones périphériques.
Le Maroc est également pionnier dans le déploiement d’unités mobiles de dessalement, principalement destinées à l’agriculture dans les régions du Centre et du Sud. À l’échelle mondiale, ce marché en plein essor génère déjà près de 800 millions de dollars par an.
2. L’Autoroute de l’Eau : La solidarité hydrique nationale
Le Royaume fait face à de fortes disparités géographiques en matière de disponibilité hydrique. Certaines régions disposent d’importantes ressources alors que d’autres connaissent un déficit structurel accentué par plusieurs cycles de sécheresse. Pour répondre à cet enjeu, le Maroc a lancé un projet structurant : le transfert interbassins, appelé «Autoroute de l’Eau».
La première phase, inaugurée en août 2023, relie le bassin du Sebou à celui du Bouregreg et assure un transfert de 400 millions de m³ par an. La deuxième phase, en préparation, fera monter cette capacité à près de 800 millions de m³/an et prolongera la liaison jusqu’au barrage Al Massira, un réservoir vital pour le centre du pays. La troisième phase reliera les bassins de Oued Laou, Loukous, Sebou, Bouregreg et Oum Er-Rbia, pour une capacité de transfert estimée à 400 millions de m³/an.
Ce projet bénéficie d’un appui stratégique dans le cadre de la coopération internationale du Royaume. Le partenariat novateur signé en 2023 avec les Émirats Arabes Unis, lors de la visite royale à Abou Dhabi, englobe plusieurs infrastructures hydriques majeures, dont des projets de transfert et de distribution d’eau. Ces partenariats renforcent la capacité du Maroc à déployer une politique hydrique résiliente.
3. Réutilisation des eaux usées : Un gisement stratégique
La réutilisation des eaux usées traitées constitue l’un des leviers les plus prometteurs pour réduire la pression sur les ressources conventionnelles. Dans le cadre du Programme national d’assainissement mutualisé et de réutilisation des eaux usées (PNAM), le Maroc vise une mobilisation de 100 millions de m³ d’ici 2027 et 573 millions de m³ en 2040. Actuellement, près de 53 millions de m³ sont déjà réutilisés, principalement pour l’arrosage des espaces verts, des terrains de football, des golfs et pour certains usages industriels. Des projets structurants voient le jour, notamment à Casablanca, où la Société de développement local Casa Baïa déploie de nouvelles infrastructures de pompage et de traitement destinées à l’irrigation urbaine.
Dans le secteur industriel, plusieurs entreprises de premier plan, dont le Groupe OCP et Renault, ont déjà intégré la réutilisation dans leurs processus.
Cependant, cette filière exige un encadrement rigoureux. Le législateur marocain a mis en place un cadre juridique précis pour garantir la qualité et la sécurité de l’eau traitée, ainsi que des conventions strictes entre les opérateurs d’assainissement et les collectivités. La maîtrise juridique est essentielle pour prévenir tout risque sanitaire et assurer une exploitation conforme aux exigences environnementales.
4. L’arsenal juridique : Un pilier indispensable
Le cadre juridique marocain a été profondément modernisé avec la loi 36-15 relative à l’eau, promulguée en 2016. Ce texte remplace la loi 10-95 et introduit des avancées majeures : création des conseils de bassins hydrauliques, cadre légal spécifique au dessalement, renforcement du contrôle de la réutilisation des eaux usées, obligation de maintien d’un débit écologique, généralisation de la planification de l’assainissement, gestion participative, systèmes d’information hydrique, simplification administrative.
Toutefois, plusieurs décrets d’application tardent encore, ralentissant la pleine opérationnalisation de la loi. La finalisation de ce cadre réglementaire est indispensable pour accompagner les investissements massifs déployés par le Maroc.
5. Coopération internationale et rayonnement
Enfin, le Maroc affirme son leadership dans les instances hydriques internationales. Le pays accueillera, du 1er au 5 décembre 2025 à Marrakech, la 19éme édition du Congrès mondial de l’eau, organisée par l’iwra et le ministère de l’équipement et de l’eau. Cet événement rassemblera des experts, des chercheurs et des décideurs venus examiner les solutions innovantes pour répondre aux défis climatiques et hydriques.
Face à une crise hydrique devenue structurelle, le Maroc déploie une stratégie globale, innovante et résolument tournée vers l’avenir. Dessalement, transferts interbassins, réutilisation des eaux usées et modernisation juridique constituent les piliers de cette politique ambitieuse, menée sous la vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. L’objectif est clair : garantir durablement la sécurité hydrique du pays et préserver la ressource pour les générations futures.
Me Oussama Fedane
Avocat au barreau de Paris
Cabinet Noor Business Advisory
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