Paradoxe
En cherchant à gagner cinq minutes pour partager un moment de convivialité, certains compromettent bien plus que leur horaire. Les urgences hospitalières, en fin d’après-midi pendant le Ramadan, témoignent de ces drames absurdes.

Chaque année, durant le mois sacré du Ramadan, les villes changent de rythme. Les matinées semblent ralenties, les après-midis s’étirent dans une torpeur particulière, et puis, soudain, une tension invisible commence à monter. Elle culmine dans cette heure suspendue qui précède le ftour. À une heure de l’appel à la prière, la circulation ne relève plus seulement de la logistique urbaine. Elle devient un théâtre nerveux où se joue quelque chose de plus intime.
Les klaxons se font plus impatients, les files se resserrent, les distances de sécurité fondent comme neige au soleil. Les feux rouges deviennent des obstacles négociables. On accélère là où l’on freinerait d’ordinaire. On double sans visibilité. On force un passage avec cette conviction étrange que quelques secondes gagnées justifient une prise de risque disproportionnée. Les statistiques d’accidents, année après année, confirment ce que chacun constate empiriquement : la route, juste avant le ftour, devient plus dangereuse.
On pourrait s’en tenir à une explication physiologique. La fatigue accumulée, la déshydratation, la baisse de glycémie, l’irritabilité liée au manque de caféine ou de nicotine. Le corps, privé de ses habitudes, réclame. Il devient plus sensible, plus réactif. Les temps de réponse se modifient, la tolérance à la frustration diminue. Le moindre ralentissement est vécu comme une agression. L’embouteillage n’est plus une contrainte banale, mais une épreuve personnelle.
Mais réduire ce phénomène à une question de sucre dans le sang serait trop simple. Ce qui se joue au volant à 18h00 n’est pas seulement biologique. C’est une dramaturgie intérieure. La faim n’est pas qu’un besoin organique ; elle devient un compte à rebours. Elle structure la journée, impose son tempo, crée une attente quasi sacrée. L’heure du ftour n’est pas seulement un moment alimentaire : c’est une délivrance, une récompense, un rituel chargé d’affect.
Dans cet entre-deux, le conducteur ne lutte pas seulement contre le trafic. Il lutte contre le temps. Chaque minute de retard prend une dimension disproportionnée. Arriver après l’appel à la prière, manquer la première gorgée d’eau en famille, rater le moment collectif : cela prend, dans l’esprit, une valeur symbolique forte. Le cerveau, soumis à la tension et à la fatigue, simplifie. Il réduit l’équation à une urgence: arriver. Et vite.
Alors le code de la route devient relatif. Non pas par ignorance, mais par glissement. L’individu ne se pense pas comme imprudent ; il se pense pressé. Il ne se voit pas comme dangereux ; il se vit comme contraint. Le sentiment d’urgence subjective éclipse l’évaluation objective du risque. C’est là que le mécanisme est subtil : la perception se modifie plus vite que la réalité.
On observe aussi une forme de contagion émotionnelle. Dans un carrefour saturé, un conducteur nerveux en entraîne dix autres. Un coup de klaxon appelle une réponse plus bruyante. Un dépassement agressif crée un effet domino. La route devient un espace où les affects circulent aussi vite que les véhicules. La tension est collective, presque atmosphérique. Elle ne s’explique pas seulement par l’individu, mais par la somme des impatiences.
Ce qui frappe, c’est le contraste. Quelques heures plus tôt, le même conducteur aura peut-être fait preuve d’une patience inhabituelle, d’une retenue morale renforcée par l’esprit du mois sacré. Le Ramadan est censé être un temps de maîtrise, de discipline, d’élévation. Et pourtant, au volant, juste avant le ftour, cette maîtrise semble vaciller. Comme si l’effort de la journée, accumulé, trouvait dans la circulation un exutoire.
La voiture, espace clos, devient un amplificateur. On y est seul, protégé par une carrosserie qui donne une illusion de puissance et d’anonymat. L’autre n’est plus un visage, mais un obstacle. Le piéton est un ralentissement, la moto un danger imprévisible, le bus un mur encombrant. La déshumanisation, même fugace, facilite la transgression. On ne double pas «quelqu’un», on dépasse «quelque chose».
Il y a aussi cette croyance diffuse : «ça ira». Comme si la proximité du ftour offrait une forme de tolérance invisible. On sait que l’on prend un risque, mais on parie sur la chance, sur l’habitude, sur l’expérience. La familiarité avec le trajet quotidien renforce ce sentiment de contrôle. Or, c’est précisément dans ces moments de confiance excessive que l’accident surgit.
Le paradoxe est cruel. En cherchant à gagner cinq minutes pour partager un moment de convivialité, certains compromettent bien plus que leur horaire. Les urgences hospitalières, en fin d’après-midi pendant le Ramadan, témoignent de ces drames absurdes. Des collisions évitables, des fractures, parfois pire. Le coût humain dépasse largement le bénéfice d’une arrivée à l’heure.
Il serait tentant de moraliser, de pointer du doigt une irresponsabilité collective. Ce serait passer à côté de la complexité du phénomène. Ce que révèle cette heure critique, c’est la fragilité de notre capacité de régulation quand plusieurs facteurs se cumulent : fatigue physique, pression sociale, charge émotionnelle, densité urbaine. Le système nerveux, déjà sollicité, dispose de moins de marge pour contenir l’impulsivité.
La maîtrise de soi n’est pas un état permanent. Elle fluctue. Elle dépend du contexte, de l’énergie disponible, du niveau de stress. Le Ramadan met en lumière cette réalité avec une intensité particulière. Il montre que l’être humain n’est pas seulement un conducteur rationnel appliquant des règles ; il est un organisme traversé par des besoins, des attentes, des affects.
Peut-être que la question n’est pas seulement de rappeler les consignes de sécurité, mais de comprendre ce qui se joue intérieurement à cette heure-là. Anticiper davantage, quitter le travail plus tôt lorsque c’est possible, accepter l’idée d’un ftour parfois décalé. Introduire de la souplesse là où l’esprit se rigidifie. Reconnaître que l’urgence ressentie n’est pas toujours une urgence réelle.
Il y a dans cette demi-heure avant le ftour une leçon discrète sur notre rapport au temps. Nous voulons tout maîtriser : notre faim, notre emploi du temps, notre image, notre ponctualité. Lorsque l’un de ces éléments échappe à notre contrôle, la tension monte. La route devient le lieu où cette tension s’exprime le plus visiblement.
Et pourtant, le sens profond du Ramadan invite à autre chose. À la patience. À la retenue. À la conscience de ses limites. Conduire avec prudence à 18h25 n’est pas un détail logistique ; c’est une cohérence intérieure. C’est prolonger dans l’espace public l’effort intime consenti toute la journée.
Arriver cinq minutes après l’appel à la prière n’enlève rien à la valeur du jeûne. En revanche, arriver sain et sauf, préserver la vie d’un inconnu croisé à un carrefour, cela donne un poids particulier à la première gorgée d’eau. Peut-être que la véritable victoire, à cette heure tendue, n’est pas de gagner la course contre la montre, mais de résister à l’élan qui pousse à l’accélération.
Sur la route, juste avant le ftour, se révèle une vérité simple et dérangeante: ce n’est pas la faim qui conduit, c’est la manière dont nous la vivons.

 

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