Bassesse 
L’esprit libre sait distinguer entre ce qui est bien et ce qui est mal. Il ne cautionne ni l’abus, ni l’horreur, ni la terreur. Il se tient en rempart contre tout ce qui rabaisse l’homme, contre tout ce qui le réduit à sa simple mesure de contempteur.

«Les temps difficiles font les hommes forts.
Les hommes forts font des temps prospères. Les temps prospères font des hommes faibles et les hommes faibles font des temps difficiles», c’est ce qu’a écrit Ibn Khaldoun, il y a plus de 700 ans. Ce qui valait pour les siècles passés vaut également aujourd’hui, avec ce bémol : les hommes d’aujourd’hui sont plus faibles, plus fragiles, plus manipulables, et par les situations et par les autres, plus enclins à la facilité, fuyant toute adversité élévatrice et croupissant dans l’immoralité la plus abjecte. Nous le vérifions tous les jours, à tous les niveaux, à tous les étages, dans diverses situations, pour de nombreuses raisons, mais avec la même constante : la bassesse a pris le dessus et a tout nivelé par la base, à la hauteur du caniveau.

Aujourd’hui, la valeur des uns et des autres est jugée à l’aune du mal qu’ils peuvent semer autour d’eux. Celui qui est capable du pire acte est celui qu’il faut ériger en modèle de vertu. Celui qui ment est un sage. Celui qui triche est un malin. Celui qui falsifie les faits est un génie. Celui qui biaise est un débrouillard. Celui qui vole un virtuose. Celui qui trompe les autres est un fin limier. «L’homme vertueux est celui qui ne nuit à personne, même lorsqu’il est capable de nuire», écrivait Arrazi. Par les temps qui courent, si tu ne nuis à personne tu ne fais plus partie de la communauté des humains. Il faut laisser libre cours au mal sous toutes ses formes pour prétendre à une place au sein de la société. Et plus tu en fais, plus on te craint. Et plus tu es craint, plus les limites fondent comme neige au soleil et voilà que les uns comme les autres lâchent la bride et font de la vie des autres un enfer à ciel ouvert. C’est ce qui fait dire à Al Maari que «L’esprit libre n’a besoin d’aucune récompense promise, ni de crainte d’un châtiment pour agir avec justice».

L’esprit libre sait distinguer entre ce qui est bien et ce qui est mal. Il ne cautionne ni l’abus, ni l’horreur, ni la terreur. Il se tient en rempart contre tout ce qui rabaisse l’homme, contre tout ce qui le réduit à sa simple mesure de contempteur, de fomenteur de petitesses. L’esprit libre évolue dans les hauteurs alors que l’homme qui court frénétiquement derrière les intérêts, les honneurs factices, les apparences trompeuses et le mensonge ostentatoire, celui-ci se complaît dans la fange. C’est son territoire. C’est sa marque de fabrique. Là où il va, il traîne avec lui l’odeur de la pestilence et de la vermine. «Le cœur est comme un miroir : s’il se ternit, il ne reflète plus la vérité», disait Al Ghazali, qui en savait un long chapitre sur le côté obscur des humains. Et quoi que l’on puisse biaiser, tricher, travestir les faits et les situations, quoi que l’on puisse répandre comme mensonge et comme hypocrisie, la vérité demeure la vérité et les faits, même dissimulés, demeurent des faits. Dans ce sens, souvenons-nous de la parole sage d’Ibn Sina quand il avance que «La vérité s’impose d’elle-même, elle n’a pas besoin d’ornements». La vérité est éclatante. Sa lumière irradie. Elle n’a besoin ni d’artifices ni de réclame. La vérité est invariable. Elle peut évoluer. Elle peut se compléter avec le passage du temps et l’avancée de la pensée. Mais elle demeure une et indivisible. La vérité ne souffre aucune ombre : «Nous devons remercier ceux qui nous ont transmis une partie de la vérité, car chacun a contribué à nous fournir une étincelle, qui, réunie, éclaire notre chemin», précise Al Kindi. Cette clarté n’a pas d’égale. Elle éclaire les sentiers les plus inconnus. Elle rend l’opaque limpide et fait voir à l’aveugle ce que seule la vision peut lui garantir. On peut la couvrir, la vérité finit par émerger.

On peut l’enterrer, elle pousse en bourgeons et en ramifications. La vérité est récalcitrante. Elle s’obstine. Elle insiste. Elle finit par occuper toute la place et sa lumière finit par aveugler ceux qui ont voulu la travestir et la dissimuler. Ce cheminement vers la vérité (qui n’est que la vérité de soi à l’égard de soi) passe immanquablement par la retenue, le sens de la mesure, par la capacité d’être au-dessus des attraits vulgaires de la société, avec sa cohorte de hurleurs et de porteurs de fausses prophéties. La vérité requiert en premier lieu la force de caractère qui refuse toute compromission. Al Kindi disait, à juste titre, il y a de cela plusieurs siècles : «Celui qui maîtrise ses passions est plus fort que celui qui conquiert une cité». Car, tout finit par passer. La conquête la plus glorieuse finit en décadence. Tant de grandeurs ont été réduites à des ruines tout comme tant de richesses se sont achevées dans la misère et l’opprobre. Rarissimes sont les véritables victoires sur soi et sur le monde, en dépit de tout ce qui peut faire fléchir la détermination de celui qui met la vérité au-dessus de tous les biens de ce monde. Et c’est là le sens ultime du bonheur s’il en est : «Le bonheur véritable est le but ultime de l’homme, et il ne peut être atteint que par la perfection de l’âme», comme le précisait Al Farabi. Il ne s’agit pas là, évidemment, d’une quelconque quête de perfection autre que celle qui élève l’âme humaine, qui en fait l’idéal de soi, pour soi. Ce chemin vers la meilleure version de soi-même est celui de la béatitude dans sa vérité propre, celle d’un homme qui refuse de pactiser avec le mal ambiant et dominant dans des sociétés qui bradent toutes les valeurs humaines pour tout ce qui est factice, illusoire, trompeur…

Cela passe par un impératif simple, mais ô combien dur à atteindre : «L’homme est un être en quête de sens, et la connaissance de soi est la première étape vers la sagesse», comme l’écrivait Ibn Sina. Le sens de la vie étant cette recherche d’une sagesse personnelle, intime, résultant de nos propres expériences, de nos faux-pas, de nos échecs, de nos impasses. C’est ce qui fait que nos existences peuvent nous servir de chemins vers notre propre éducation : «Le but de l’éducation est de perfectionner les vertus de l’âme, car c’est par elle que l’homme devient véritablement humain», nous confie Al Farabi. Dans ce sens, tout dans nos vies peut se muer en éducateur. Mais rien ne vaut le savoir qui émane de nos expériences, la connaissance qui découle de nos actions : «Le savoir qui ne mène pas à l’action est un fardeau, et l’action sans savoir est une erreur», comme le précise Al Ghazali.

 

Leave a Reply

Deine E-Mail-Adresse wird nicht veröffentlicht. Erforderliche Felder sind mit * markiert