Entretien
Plus qu’un outil d’optimisation, l’IA devient un copilote du travail humain. Les appréhensions suscitées par l’intelligence artificielle depuis son intégration dans les modèles de management méritent d’effectuer un bilan. En tant qu’expert, Charif El Jazouli insiste dans cet entretien sur les faits marquants et les évolutions de cette technologie. Ses propos sont clairs : l’intelligence artificielle ne remplacera pas l’homme.
ALM : L’intelligence artificielle a été omniprésente ces dernières années dans l’actualité. Si vous deviez faire un bilan global, comment qualifieriez-vous cette période ?
Charif El Jazouli : Nous venons de vivre une accélération sans précédent. L’IA n’est pas nouvelle, mais ce qui a changé récemment, c’est son accessibilité, sa puissance et surtout sa visibilité publique.
L’IA est sortie des laboratoires et des équipes expertes pour entrer dans les entreprises, les administrations et même le quotidien des citoyens. On est passé d’une IA perçue comme expérimentale à une technologie stratégique, au même titre que le cloud il y a une dizaine d’années.
Beaucoup parlent de l’IA générative comme d’un tournant majeur. Est-ce réellement une rupture ?
Oui, clairement. L’IA générative marque une rupture d’usage, plus encore qu’une rupture scientifique. Ce qui est nouveau, c’est la capacité des modèles à interagir en langage naturel, à produire du texte, du code, des images et à assister directement les humains dans leurs tâches intellectuelles. Cela a profondément changé la manière dont les entreprises se projettent: l’IA n’est plus seulement un outil d’optimisation, elle devient un copilote du travail humain.
Dans les entreprises que vous accompagnez, quels usages de l’IA sont réellement en production aujourd’hui ?
On observe aujourd’hui trois grandes familles d’usages de l’IA arrivées à maturité. La prévision et l’optimisation constituent le socle historique de la data science, avec des applications éprouvées dans l’anticipation de la demande, de la consommation, des ventes ou encore des risques. Elles demeurent des leviers particulièrement robustes pour la prise de décision. À cela s’ajoute l’automatisation intelligente qui couvre le traitement de documents, la classification, l’extraction d’informations ou la détection d’anomalies et permet des gains de productivité significatifs grâce à la réduction des tâches manuelles. Enfin, l’IA générative encadrée commence à s’imposer à travers des copilotes internes, des assistants métiers ou des dispositifs de recherche augmentée sur des bases documentaires internes. Et si la prudence reste de mise, les bénéfices sont bien réels lorsque les cas d’usage sont clairement définis et maîtrisés.
On parle beaucoup d’effets de mode. Est-ce que toutes les promesses ont été tenues?
Non, et c’est parfaitement normal. Le sujet de l’IA a fait l’objet d’une forte sur-promesse médiatique, laissant parfois croire à une transformation automatique et instantanée des organisations. En pratique, l’IA ne remplace ni les compétences, ni la gouvernance, ni la structuration des métiers. Un projet réellement réussi repose avant tout sur la qualité des données, une compréhension métier approfondie et une intégration cohérente dans les processus existants. L’IA agit ainsi comme un amplificateur des capacités de l’organisation et non comme une solution miracle.
Quels sont aujourd’hui les principaux risques liés à l’IA ?
Les risques associés à l’IA sont multiples et bien identifiés. Les modèles peuvent reproduire, voire amplifier, les biais présents dans les données d’apprentissage, posant des enjeux d’équité, tandis que certains algorithmes restent difficiles à interpréter, ce qui limite la transparence des décisions produites. Les systèmes d’IA générative introduisent en outre le risque d’hallucinations, avec la production de réponses cohérentes en apparence mais incorrectes dans les faits et renforcent une dépendance technologique vis-à-vis de grands acteurs internationaux. C’est dans ce contexte que les questions de gouvernance, d’éthique et de régulation se sont imposées comme des enjeux centraux.
Justement, la régulation est-elle un frein à l’innovation ?
Je pense au contraire que la régulation est une condition de l’industrialisation durable. Une IA non encadrée peut fonctionner à court terme mais elle devient vite un risque juridique, réputationnel ou opérationnel. Une régulation claire permet aux entreprises d’investir avec plus de confiance et de structurer leurs usages sur le long terme.
Quel impact l’IA a-t-elle sur les métiers ?
L’IA transforme les métiers bien davantage qu’elle ne les détruit. Les fonctions évoluent vers plus de pilotage, d’analyse, de prise de décision et de créativité, en s’appuyant sur des outils intelligents pour renforcer la valeur apportée. Même dans la data science, on observe l’émergence de profils de plus en plus hybrides, combinant compétences techniques, compréhension métier et vision stratégique. La compétence déterminante aujourd’hui réside ainsi dans la capacité à formuler les bonnes questions et à exploiter l’IA de manière pertinente.
Et dans les cabinets de conseil comme le vôtre ?
L’IA est devenue un levier de transformation interne et un accélérateur de valeur pour les clients. Elle nous permet d’aller plus vite, d’analyser plus finement, mais aussi de proposer des solutions plus personnalisées. Cependant, le rôle du consultant reste central : donner du sens, sécuriser les choix et aligner la technologie avec la stratégie business.
Si vous deviez résumer l’état de l’IA aujourd’hui en une phrase ?
Nous sommes passés de la question «Est-ce que l’IA marche ?» à «Comment l’utiliser intelligemment, durablement et de manière responsable??»
Et pour les prochaines années, quelle est votre projection ?
Je pense que l’IA va devenir invisible mais omniprésente.
Nous aurons moins de discours spectaculaires mais plus d’intégration réelle dans les outils, les processus et les décisions. L’enjeu ne sera plus technologique, mais organisationnel, humain et stratégique.



