Analyse
Dans le cadre d’un partenariat entre la Fédération nationale des clubs cinématographiques, le ministère de la jeunesse, de la culture et de la communication, secteur de la culture à Beni Mellal, et en collaboration avec le Laboratoire des recherches appliquées en littérature, langue, arts et représentations culturelles de la Faculté des lettres de l’Université Sultan Moulay Slimane, le club cinématographique de l’Association festival culture et arts des montagnes de Beni Mellal a organisé, vendredi 30 janvier 2026, au Centre culturel, à Beni Mellal une projection-débat du film «Le silence des violons», en présence du réalisateur Saad Chraibi.

Le film met en scène Hafsa, une jeune violoniste de dix-huit ans qui cherche à concilier sa passion pour la musique et les attentes familiales et sociales. Sa relation avec son grand-père, musicien traditionnel profondément attaché à la transmission du savoir, constitue le cœur émotionnel du récit. L’œuvre explore la transmission intergénérationnelle du patrimoine musical marocain, notamment le melhoun, art traditionnel récemment inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, et met en dialogue cette tradition avec la musique classique.
Dans une déclaration à ALM, le réalisateur du film «Le silence des violons» a souligné que la narration dans le film comporte à la fois un récit simple et un récit complexe, avec deux éléments : le divertissement et la réflexion. Le divertissement est un moyen de stimuler l’intelligence dans ce film dont l’objectif est la transmission intergénérationnelle ainsi que la préservation de notre patrimoine immatériel par notre génération, afin de le transmettre aux générations futures, du grand-père au père, puis au petit-fils. Concernant le melhoun, Chraibi a fait savoir que c’est une poésie ancrée dans la société marocaine et qui a une expression artistique très intéressante, profonde et agréable à écouter. Malheureusement, au Maroc, nous n’avons pas suffisamment de moyens et de possibilités de sauvegarder cette mémoire immatérielle qui risque de disparaître.
Pour la jeune Meriem Bouazzaoui (Hafsa), l’héroïne du film, la ville de Beni Mellal regorge de talents artistiques. «Ainsi, je souhaite que ma ville ait de grands centres de formation dans le domaine du théâtre, du cinéma… Avec une grande volonté et de l’ambition on réalisera nos convoitises».
En effet, le récit adopte une construction linéaire centrée sur l’évolution psychologique et artistique de l’héroïne. L’histoire progresse selon un schéma classique fait d’obstacles, de croissance et de résolution, ce qui facilite l’identification du public avec la protagoniste. Ce choix narratif accentue la tension dramatique entre la tradition, incarnée par le grand-père, et les aspirations individuelles et modernes portées par Hafsa, tout en maintenant une progression fluide et accessible.
Hafsa symbolise le tiraillement entre héritage culturel et liberté personnelle. Son parcours se déploie à travers des scènes de pratique musicale, des interactions sociales et des confrontations aux normes familiales, ce qui humanise le récit et lui confère une portée universelle. Face à elle, le grand-père apparaît comme une figure de sagesse traditionnelle. Loin d’être figé, son personnage agit comme un pont entre deux mondes et incarne la nécessité de la transmission ainsi que le respect des racines culturelles. La dynamique entre les deux personnages reflète stylistiquement l’équilibre fragile entre tradition et modernité.
Le film s’inscrit dans une démarche culturellement engagée, non pas dans une perspective politique frontale, mais dans une volonté de préservation et de valorisation du patrimoine immatériel. Le style narratif, visuel et musical se met au service d’un message profondément humain: le dialogue entre les générations comme fondement de la cohésion sociale. Ce positionnement confère à l’œuvre une dimension à la fois poétique et pédagogique, accessible à un large public tout en suscitant une réflexion sur l’identité culturelle.
Sur le plan stylistique, Le silence des violons se distingue par un récit fluide axé sur l’émotion et l’évolution personnelle, par l’intégration de la musique comme vecteur narratif essentiel, par une esthétique visuelle qui valorise l’authenticité culturelle et la mémoire, ainsi que par des personnages et des conflits porteurs d’une forte charge symbolique. Le film déploie ainsi un style mêlant poésie visuelle, musicalité narrative et engagement culturel, se présentant à la fois comme œuvre d’art et hommage au patrimoine.
Avec cette réalisation, Saâd Chraïbi propose une œuvre mémorielle, sociale et poétique où la musique devient un vecteur de transmission identitaire et un espace de résistance culturelle. Fidèle à son cinéma engagé, le réalisateur construit une mise en scène sobre autour d’un récit centré sur la sauvegarde du patrimoine immatériel marocain, notamment la tradition du melhoun, forme poético-musicale profondément enracinée dans la mémoire collective.
Le titre même annonce une esthétique fondée sur la suggestion plutôt que sur la démonstration. Le silence n’est pas seulement sonore, il est aussi narratif, émotionnel et visuel. Chraïbi privilégie des plans longs et fixes, un rythme contemplatif, une économie de dialogues et une expressivité retenue des personnages. Cette sobriété formelle instaure une atmosphère introspective où le spectateur est invité à écouter les non-dits autant que les paroles, à ressentir le poids du temps et de la mémoire. Le silence devient alors un espace de réflexion, presque un personnage à part entière.
La narration repose également sur un dialogue constant entre générations. Les cadres alternent entre visages marqués par le temps et regards juvéniles, matérialisant visuellement la question de l’héritage culturel. Le montage établit des correspondances entre passé et présent, suggérant que la mémoire ne disparaît pas mais se transforme. Cette approche confère au film une dimension patrimoniale et pédagogique sans tomber dans le didactisme.
Le cinéaste recourt à un symbolisme discret où le violon renvoie à la mémoire et à l’identité, le silence à l’oubli et à la disparition, les lieux anciens à l’ancrage historique, et la lumière tamisée à la nostalgie. Ces éléments renforcent la tonalité mélancolique de l’œuvre, qui oscille constamment entre la célébration d’un art ancestral et l’inquiétude face à sa possible extinction.
Au-delà de la thématique culturelle, l’écriture cinématographique de Chraïbi demeure profondément humaniste. La caméra accompagne les personnages avec empathie, captant visages, gestes et regards sans jugement. Cette proximité crée une relation affective forte avec le spectateur et confère au film une sincérité émotionnelle qui prime sur toute démonstration esthétique.
D’un point de vue thématique, l’œuvre dépasse le simple récit musical pour devenir une réflexion sur la mémoire collective, la transmission et la fragilité de l’identité culturelle marocaine. La musique agit comme un prisme à travers lequel se lisent les mutations sociales contemporaines. Le melhoun apparaît comme le dépositaire d’une histoire, de valeurs et d’une sensibilité communautaire, mais aussi comme un héritage vulnérable qui ne survit que par ceux qui le transmettent. Filmer cette musique revient déjà à la préserver, donnant au film une dimension presque archivistique.
Ainsi, Le silence des violons s’impose comme une méditation cinématographique sur la survie de la mémoire culturelle. Par une mise en scène minimaliste, une place centrale accordée à la musique et une approche réaliste empreinte de poésie, Saâd Chraïbi transforme la question du patrimoine en expérience sensorielle et intime. L’œuvre dépasse le cadre du drame musical pour devenir un plaidoyer discret en faveur de la sauvegarde de l’âme culturelle marocaine, affirmant la transmission comme un véritable acte de résistance.

 

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