Face aux géants du numérique, l’Australie défend ses jeunes. Et nous ?

Chiffres accablants  
Pour la première fois, un État dit stop. Stop à la captation de l’attention. Stop à la manipulation algorithmique. Stop à la normalisation de la violence numérique. Stop à une industrie qui a appris à connaître nos enfants mieux que nous-mêmes.

Par Dr Imane Kendili
Psychiatre-addictologue

Le 10 décembre 2025 restera une date symbolique dans l’histoire mondiale de la santé mentale des jeunes. Ce jour-là, l’Australie a pris une décision que beaucoup jugeaient inimaginable : interdire purement et simplement l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. À minuit, des centaines de milliers d’adolescents ont été automatiquement déconnectés d’Instagram, TikTok, Snapchat, Facebook, X, YouTube ou encore Reddit. Du jour au lendemain, leur présence numérique s’est évaporée. Pour la première fois, un État dit stop. Stop à la captation de l’attention. Stop à la manipulation algorithmique. Stop à la normalisation de la violence numérique. Stop à une industrie qui a appris à connaître nos enfants mieux que nous-mêmes.

Cette mesure n’a rien d’anodin, et elle ne relève pas d’un excès de prudence. Elle s’appuie sur des chiffres accablants, qui ressemblent exactement à ceux que nous observons ici, au Maroc, mais que nous refusons trop souvent de regarder en face. En Australie, 96% des 10–15 ans utilisent les réseaux sociaux. Sept sur dix ont déjà été exposés à des contenus préjudiciables : violence, misogynie, hypersexualisation, troubles alimentaires, encouragements à l’automutilation ou au suicide. Un sur sept a été victime de grooming, c’est-à-dire de tentatives de contact, de manipulation ou de séduction par un adulte ou un adolescent plus âgé. Ce ne sont pas des cas isolés. Ce sont des tendances. Et ce sont ces tendances qui ont poussé Canberra à agir.

Car les plateformes ne sont pas de simples outils neutres. Ce sont des systèmes conçus pour maximiser le temps passé en ligne. Elles utilisent la psychologie, la neurobiologie, la dynamique de groupe et parfois nos propres vulnérabilités contre nous. Les adolescents, dont le cerveau est encore en pleine maturation, deviennent alors les premières victimes d’un environnement numérique construit pour l’addiction. Leur rapport à eux-mêmes, à leur corps, à leur identité, à la réalité, est modulé par des algorithmes dont la finalité n’est ni éducative ni bienveillante, mais exclusivement commerciale.

En tant que psychiatre addictologue, je vois quotidiennement les dégâts. Des jeunes de 12, 13 ou 14 ans arrivent en consultation épuisés, anxieux, incapables de dormir, envahis par la comparaison sociale, paralysés par la peur de ne pas être suffisamment «intéressants» ou «beaux» en ligne. D’autres développent des troubles alimentaires alimentés par des comptes de «thinspiration». Certains vivent des épisodes dépressifs précipités par le cyberharcèlement. D’autres encore s’enferment dans des univers virtuels qui altèrent leur fonctionnement social. Les réseaux sociaux sont devenus, pour une partie de nos adolescents, la première source de validation, d’identité et d’émotions. Et lorsque cette source se dérègle, leur équilibre psychique s’effondre.
Ce que l’Australie a compris avant beaucoup d’autres pays, c’est que laisser un enfant de 10, 12 ou 14 ans naviguer librement dans un environnement aussi violent et addictif revient à le livrer à des forces qu’il ne peut pas maîtriser. Les plateformes sont plus rapides que les familles, plus inventives que les écoles, plus persuasives que les adultes. Elles sont présentes partout : dans les chambres, dans les salles de classe, dans les bus, dans la main, dans la poche, sous l’oreiller, jusque dans le sommeil. Elles captent l’attention, la fragmentent, la modèlent. Elles façonnent l’estime de soi. Elles déterminent ce qui est désirable, admirable, enviable, acceptable.
L’interdiction australienne ne prétend pas résoudre l’ensemble du problème. Elle ne supprimera pas les dérives du numérique. Elle ne neutralisera pas d’un coup de baguette magique l’intensité des algorithmes. Et elle n’empêchera pas chaque adolescent de trouver une faille ou un moyen de contourner les règles. Mais elle envoie un signal clair : la santé mentale et le développement des jeunes priment sur l’économie de l’attention. Pour une fois, un gouvernement choisit la prévention plutôt que la réparation. Il choisit l’enfance plutôt que la rentabilité. Il choisit l’humain plutôt que les métriques.

À partir de là, une question s’impose : qu’en est-il du Maroc ?
Chez nous, les adolescents rejoignent les réseaux sociaux dès l’âge de 9 ou 10 ans. Très souvent, leurs comptes sont publics. Très souvent, ils exposent leur visage, leur corps, leur vie intime sans en mesurer les conséquences. Très souvent, ils sont en contact avec des adultes qu’ils ne connaissent pas. Nous avons normalisé ce qui, il y a dix ans, aurait été considéré comme impensable : des enfants consommant des contenus pornographiques par accident, des jeunes filles harcelées par des inconnus, des collégiens imitant des challenges dangereux, des élèves de primaire qui s’inquiètent déjà de leur «physique Instagram».
Nous parlons de cyberharcèlement seulement quand un drame survient. Nous évoquons l’impact des écrans seulement quand un parent se plaint. Nous découvrons trop tard des cas de prédation.
Dans nos écoles, il n’existe aucune véritable éducation à l’hygiène numérique, aucune formation systémique pour les enseignants, aucun protocole national de prévention.
Pendant ce temps, les consultations psychiatriques accueillent déjà les premières victimes d’un environnement numérique sans règles ni garde-fous. Nous essayons de réparer des adolescents brisés par ce qu’ils ont vécu en ligne, alors que nous aurions dû et pu les protéger avant que ces blessures ne surviennent.

Adopter un modèle inspiré de l’Australie au Maroc ne signifie pas copier mécaniquement. Le contexte socioculturel, l’accès à la technologie, le rôle de la famille, la structure de l’école : tout est différent. Mais s’inspirer de leur courage politique, oui. Développer notre propre version, adaptée à notre société, oui. Proposer un cadre clair, progressif, protecteur, oui.
Nous pourrions imaginer une approche marocaine fondée sur plusieurs piliers : une limitation d’âge renforcée, vérifiée par des systèmes sécurisés ; une certification parentale obligatoire pour les mineurs ; une intégration de l’éducation numérique dès le primaire ; la création d’unités spécialisées dans les écoles pour accompagner les jeunes en souffrance psychique ; une législation renforcée contre le cyberharcèlement et les contenus dangereux ; une responsabilisation des plateformes numériques opérant dans notre pays.

Ce modèle ne viserait pas à interdire, mais à protéger. Pas à contrôler, mais à sécuriser. Pas à infantiliser, mais à accompagner. Une sorte de sas éducatif entre l’enfance et la jungle numérique, permettant aux jeunes Marocains de se construire d’abord dans le réel, dans leur famille, dans leur corps, dans leurs relations, avant d’être exposés à la violence brutale de l’attention mondiale.
Parce que laisser un enfant de 12 ans gérer seul un environnement pensé pour manipuler son cerveau, c’est comme lui demander de traverser une autoroute en disant : «Fais attention». Ce n’est pas une question de confiance. C’est une question de sécurité. Une question de santé publique. Une question de vision pour la jeunesse.
L’Australie a pris une décision imparfaite mais courageuse. Elle a accepté les critiques, les limites, les résistances, pour envoyer un message clair : un enfant n’a pas à grandir sous la pression d’un monde qui exige qu’il performe, qu’il se compare, qu’il se montre et qu’il plaise avant même de se connaître lui-même.

Le Maroc peut, à son tour, décider que sa jeunesse mérite mieux que l’illusion toxique d’un écran qui promet tout et détruit parfois l’essentiel. Nous pouvons choisir d’agir avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Protéger avant de réparer. Prévenir avant de pleurer. Construire avant de reconnecter.
C’est maintenant que cela se joue. Parce que l’enfance ne se vit qu’une fois, et qu’aucun algorithme ne devrait avoir plus d’influence sur nos enfants que nous.

 

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