Désormais, c’est l’administration Trump qui détient la clé de la capacité industrielle européenne.
Souveraineté : Au moment où un plan de paix se négocie pour l’Ukraine, sous la pression de l’administration Trump, et avec la bénédiction du Kremlin, les principaux dirigeants européens tentent d’avoir leur mot à dire. Au-delà de la perspective d’un accord, la crise ukrainienne met à nu la vulnérabilité structurelle de l’Europe, prise en étau entre une Russie révisionniste et une dépendance atlantiste.

Etudiant en Sciences Po (Madrid)
Le 24 février 2022, l’armée russe envahit l’Ukraine. Cette date marque l’effondrement de la structure dogmatique de coopération européenne, en révélant des aspects critiques de la planification stratégique de l’Union. La logique opérative de l’union des Vingt-Sept, depuis la Guerre froide, repose sur le postulat libéral, selon lequel l’interdépendance serait une garantie suffisante pour une paix durable.
L’Europe, s’étant bâtie sur le refus de la puissance coercitive au profit de la norme et de l’interdépendance, n’a jamais considéré celle-ci comme une vulnérabilité structurelle.
L’UE se retrouve aujourd’hui face à la dure réalité des rapports de force imposée par un Kremlin révisionniste, pour qui la guerre ne se limite pas à des chars, et adopte une stratégie hybride combinant des actions hostiles non-militaires et militaires fondées sur la doctrine du chef d’état-major Valery Gerasimov. La doctrine Gerasimov opère à travers des mécanismes visant la déstabilisation interne et la configuration de la zone grise (phase intermédiaire entre la paix et le conflit) -via le découplage énergétique, la désinformation, le financement d’organisations socialement et politiquement polarisantes et le recours aux services de renseignement- afin d’affaiblir la cohésion interne, la capacité productive et de réponse de l’adversaire, dans le but que la phase cinétique soit d’une complexité moindre. Le découplage énergétique européen -l’UE étant fortement dépendante du gaz naturel russe avant 2022- a eu deux conséquences principales :
– Un transfert de la dépendance énergétique au Gaz naturel liquéfié (GNL) provenant des Etats-Unis et du Qatar, 3 à 4 fois plus cher dû au procédé productif et de transport nécessitant une adaptation industrielle.
– Un processus silencieux de désindustrialisation dû à l’augmentation des coûts structurels pour la production, découragée par des fiscalités plus rigides qu’en Asie ou en Amérique. Sans un tissu industriel solide, la capacité de configurer un pouvoir dissuasif matériel approprié serait, pour le moins, ambitieuse.
Victoire tactique, défaite stratégique
Quelques signes avant-coureurs auraient dû alerter l’UE. La Russie a déjà mené des actions hostiles, durant les deux dernières décennies, en Crimée, en Géorgie et en Tchétchénie. Sans oublier les conséquences de ses choix idéologiques et son intervention directe dans la crise syrienne.
Si, sur le papier, la résilience européenne a permis de garder la face en activant des mécanismes d’urgence tels que REPowerEU, en imposant le remplissage des stocks à 90% et des obligations d’achats conjoints, l’Europe a réussi à éviter l’effondrement prévu par Moscou. Toujours est-il, cette victoire tactique cache en réalité une défaite stratégique, puisque l’Europe ne règle pas son problème de souveraineté énergétique, mais le transfert de Moscou à Washington. Désormais, c’est l’administration Trump qui détient la clé de la capacité industrielle européenne. L’UE dépend d’une énergie structurellement plus chère, nécessitant un processus complexe entre production et transport de l’autre côté de l’Atlantique, vers un gouvernement américain pour le moins imprévisible. Il y a lieu de rappeler qu’il y a à peine quelques mois, cette même administration avait déclaré une guerre commerciale à l’Europe à travers des taxes sur les importations, démontrant encore une fois la naïveté stratégique européenne.
Sans un tissu industriel solide, les perspectives de croissance économique demeurent faibles, et l’asphyxie financière actuelle ne laisse aucune marge de manœuvre pour construire un dispositif défensif dissuasif crédible, là où les experts estiment que la Russie aura pleinement basculé en économie de guerre à l’horizon 2027-2030, ayant reconstitué son arsenal et ses stocks.
Bruxelles se tourne vers Washington en sacrifiant sa souveraineté énergétique et son autonomie défensive. Pendant ce temps, le Pentagone estime qu’une potentielle agression chinoise contre Taïwan pourrait avoir lieu entre 2027 et 2030. Si ce conflit éclate, les Etats-Unis basculeront leurs priorités vers le Pacifique. Dans ce scénario, l’Europe se retrouverait seule face à une menace conventionnelle pour laquelle elle ne dispose ni de la profondeur stratégique, ni des stocks, ni de l’autonomie décisionnelle suffisante. La Russie chercherait alors à étendre la zone grise, en menant des actions hybrides visant l’effondrement institutionnel avant d’engager tout déploiement de force.
La dépendance au parapluie de Washington et à l’atlantisme, conjuguée à sa dépendance énergétique au gaz russe, configure un panorama inquiétant pour l’Europe. Tous ces indicateurs montrent l’effondrement du pouvoir normatif européen, l’arme absolue de Bruxelles et principal attribut de son rôle géopolitique. L’habileté stratégique du Kremlin pour contourner les sanctions, via la flotte fantôme ou encore la diversification d’acheteurs dans les marchés asiatiques plus énergivores mettent en relief les limites du pouvoir coercitif économico-administratif. L’Europe n’a pas réussi à sanctionner effectivement et se retrouve dénuée de souveraineté, car son pouvoir normatif ne repose pas sur une capacité dissuasive matérielle crédible.
Accord de Paix : Les grands gagnants
Si l’accord de paix pour l’Ukraine défendu par l’administration Trump est adopté, il consacrerait une certaine victoire russe. Le plan propose que l’Ukraine inscrive constitutionnellement son renoncement à rejoindre l’OTAN. Les trois régions actuellement contrôlées par la Russie, depuis son incursion seront reconnues de facto comme russes et l’établissement de deux régions comme zone de contact ou zone grise. Autrement dit, les Etats-Unis adoptent le narratif russe de la zone grise, tout en autorisant la modification des dispositions territoriales par la force. La marginalisation de l’UE dans les négociations réduit son rôle à celui de payeur pour la reconstruction de l’Ukraine et pour le financement d’un partenariat économique américano-russe, portant ainsi un coup critique à sa souveraineté. Les avoirs russes gelés sur le territoire européen seraient destinés audit partenariat, au lieu de servir de mécanisme d’indemnisation pour l’effort de guerre européen. Le point 8 de la proposition Trump pourrait porter le coup de grâce au pouvoir normatif européen, en prévoyant la levée des sanctions et la réintégration de la Russie dans l’économie mondiale et au G8. La Russie, qui a réussi à contourner les sanctions à travers des mécanismes moralement contestables, se retrouve avec une double victoire : intellectuelle en instaurant un paradigme fondé sur le rapport de force territoriale, en obtenant la reconnaissance de ses conquêtes, et politique en démontrant l’inefficacité totale du pouvoir normatif européen.
L’Union européenne est dans une impasse stratégique. Certes, elle a survécu à l’hiver, mais au détriment de sa souveraineté, en ne faisant que déplacer sa dépendance de l’Est vers l’Ouest. Pourtant, l’effondrement de la doctrine libérale représente une opportunité unique : Transformer cette résilience administrative en un véritable «hard power». L’Europe devrait reconsidérer son approche stratégique à travers le prisme du réalisme dans la théorie des relations internationales. Elle est appelée à bâtir une puissance matérielle suffisamment dissuasive pour inciter à la coopération et prendre conscience que «l’ordre par la norme» n’est qu’une illusion dépendant du bon vouloir des autres puissances.



