Brèche
En introduisant le comportement dans le dossier universitaire, la Corée du Sud envoie un signal fort : la société ne dissocie plus l’intelligence de la responsabilité. La réussite académique ne saurait servir d’écran moral.
La décision de la Corée du Sud d’intégrer le harcèlement scolaire dans les critères d’accès à l’université marque bien plus qu’un simple ajustement administratif. Elle révèle une mutation profonde dans la compréhension du lien entre violence précoce, construction psychique et responsabilité sociale. Pour la première fois, un système éducatif affirme clairement qu’un parcours scolaire ne peut être évalué uniquement à l’aune des performances cognitives, sans tenir compte des dégâts humains laissés en chemin.
D’un point de vue clinique, cette mesure vient confirmer ce que l’on observe depuis des années : le harcèlement n’est jamais un épisode isolé ni anodin. Il s’inscrit dans une dynamique relationnelle durable, souvent banalisée, qui façonne autant celui qui subit que celui qui exerce. Chez les victimes, les traces sont connues : anxiété chronique, troubles de l’estime de soi, dépression, conduites à risque, parfois idées suicidaires. Mais chez les auteurs, le tableau est tout aussi préoccupant. La répétition de comportements de domination, lorsqu’elle n’est ni nommée ni contenue, tend à s’installer comme un mode relationnel stable, renforcé par l’impunité et parfois même par la réussite scolaire.
En introduisant le comportement dans le dossier universitaire, la Corée du Sud envoie un signal fort : la société ne dissocie plus l’intelligence de la responsabilité. La réussite académique ne saurait servir d’écran moral. Ce choix rompt avec une culture du résultat qui, pendant longtemps, a toléré la violence tant qu’elle ne perturbait pas les chiffres. Il reconnaît implicitement que la violence scolaire est un problème de santé mentale publique, et non un simple «fait divers éducatif».
Cette décision agit aussi comme un révélateur des angles morts de nombreux systèmes scolaires. Dans des contextes où la compétition est intense, où la pression familiale et sociale est forte, le harcèlement prospère souvent dans le silence. Les institutions savent, mais hésitent à intervenir, par peur du scandale, par manque de moyens, ou par absence de cadre clair. Résultat : les victimes apprennent à se taire, les agresseurs à continuer, et les adultes à composer.
Ce qui frappe, c’est la dimension préventive de cette mesure. Elle ne se contente pas de sanctionner a posteriori ; elle modifie la trajectoire. Elle oblige les établissements à documenter, à repérer, à accompagner. Elle place les parents face à une réalité dérangeante : le comportement de leur enfant a un impact réel sur son avenir. Et elle rappelle aux élèves que la construction d’un dossier ne se limite pas aux notes, mais inclut la manière d’être au monde.
Ce débat résonne fortement dans des sociétés où le harcèlement scolaire reste largement sous-déclaré, parfois minimisé, souvent confondu avec des «chamailleries» ou des «jeux d’enfants». Pourtant, les consultations cliniques racontent une autre histoire : celle d’enfants et d’adolescents qui somatisent, décrochent, s’isolent, ou développent des conduites agressives en miroir. Là où l’école ne parvient plus à contenir, le symptôme apparaît.
Faire le lien entre comportement scolaire et avenir universitaire pose évidemment des questions éthiques. Comment éviter l’arbitraire ? Comment distinguer un acte ponctuel d’un schéma persistant ? Comment intégrer la possibilité de changement, de réparation, d’évolution ? Mais ces questions ne doivent pas servir de prétexte à l’inaction. Elles appellent au contraire à des dispositifs clairs, structurés, mêlant éducation, prévention et accompagnement psychologique.
Ce que montre l’exemple sud-coréen, c’est qu’un système éducatif peut choisir de regarder la violence en face et d’en tirer des conséquences concrètes. Il rappelle que l’école n’est pas seulement un lieu de transmission du savoir, mais un espace fondateur de la santé mentale collective. Et il invite, en creux, d’autres pays à s’interroger : que dit-on aujourd’hui aux enfants qui souffrent en silence ? Que dit-on à ceux qui blessent, sans jamais être arrêtés ?
À l’heure où les établissements scolaires sont de plus en plus confrontés à des formes de violence visibles et invisibles, il devient difficile de continuer à séparer réussite scolaire et maturité psychique. Former l’élite intellectuelle sans se soucier de l’élite humaine est une impasse. La Corée du Sud a ouvert une brèche. Reste à savoir qui osera s’y engouffrer et, surtout, avec quels outils pour transformer la sanction en véritable opportunité de prévention et de réparation.



