Penser à rebours
L’écrivain, penseur et journaliste marocain, Abdelhak Najib, publie, en ce début d’année 2026, un nouvel ouvrage de philosophie, avec un titre fort en symbolique: «Loin de la Terre, en dehors du Temps». Encore une réflexion sans concession sur l’état actuel du monde et sur l’avenir des sociétés humaines.

La portée de ce nouvel opus, signé Abdelhak Najib, est limpide et résume à plus d’un titre le monde dans lequel nous tentons de résister aujourd’hui. Pour le philosophe marocain, auteur de plus de 60 essais de philosophie dont une thèse sur Friedrich Nietzsche, il est ici question de voir le monde à rebours, de le décortiquer dans ses moindres recoins, les plus sombres comme les plus éclatants, sans compromis ni la moindre concession, passant le tout au crible d’une réflexion chirurgicale et précise. Pour Abdelhak Najib, le propos est simple : « Oser penser à rebours est une audace sans nulle autre pareille dans nos sociétés formatées et conformistes d’aujourd’hui. Penser par soi-même et pour soi-même est devenu si dangereux que tout individu qui tient à son indépendance de pensée est frappé d’anathème et devient suspect. Pourtant, malgré l’oppression, en dépit de l’acharnement des systèmes unifiés et des autorités et autres régimes qui nivellent la pensée par le caniveau, penser contre son temps est la plus belle des révoltes face à tous les totalitarismes et à tous les fascismes, qui ont pignon sur rue aujourd’hui, qui se revendiquent en tant que tels et qui s’assument comme pourvoyeurs de la pensée unique», précise le philosophe marocain, qui nous incite dans cet essai très actuel et qui pose de nombreuses questions liées à nos sociétés mondiales globalisées et uniformisées qui ploient toutes sous le joug de la pensée unique, de l’indigence cognitive dans ses ramifications intellectuelles en tant que savoir et connaissances aux prises avec la médiocratie établie comme norme et comme baromètre. Sans oublier la mort de l’individu aux dépens de la communauté, de la clique, du groupe, du conglomérat, de la corporation qui a dissout intégralement toute velléité à sortir des rangs et à revendiquer une façon de voir, une manière d’être et de penser au sein de la société. «Encore une fois, plusieurs références dans le monde de la pensée et de la littérature ont prévu de manière prémonitoire ce qu’allait devenir notre quotidien dans ce XXIème siècle obscurantiste et liberticide. Fédor Dostoïevski en premier lieu l’a si bien exposé dans ses romans, notamment dans «Les possédés», un livre anticipateur à plus d’un égard, avec une projection claire dans l’avenir de ce que sera l’humanité. Friedrich Nietzsche l’a bien analysé et développé dans pratiquement l’ensemble de son travail philosophique, de «La naissance de la tragédie» à «Ecce Homo», en passant par «Aurore», «Par-delà bien et mal», «Le gai Savoir», «Le crépuscule des idoles» et le sublime «Ainsi parlait Zarathoustra». Le philosophe allemand avait mis le doigt sur la décadence de l’Occident, sur la chute de toutes les valeurs humaines appelant à une véritable et profonde transmutation des valeurs et non transformation. Il a pensé en alchimiste, qui change la nature et la structure des choses en les transmutant en valeurs nouvelles bâties sur de nouvelles visions, de nouvelles réalités, de nouveaux impératifs et surtout une approche diamétralement opposée à toute vision passéiste de la pensée humaine et partant de sa condition», souligne Abdelhak Najib, qui nous donne dans cet essai de nombreuses références à la fois historiques, philosophiques, anthropologiques et éthiques pour étayer son analyse. C’est dans ce sens que le philosophe marocain multiplie les renvois à des périodes cruciales de l’histoire de la pensée humaine pour mettre le doigt sur les réalités fondamentales de ce que traverse l’humanité aujourd’hui, partout dans un monde de plus en plus clivé et fermé. Dans ce sens, Abdelhak Najib nous invite à relire «Albert Camus qui s’est, lui, attaqué au bacille qui ronge le tissu humain, avec d’abord la condition absurde de l’Homme dans un monde qui ne peut que le mettre à l’épreuve de l’échec constant. Nous trouvons cette vision détaillée dans «L’étranger», «La peste », «La chute », «L’homme révolté » et « Le mythe de Sisyphe ». Il est ici, dans cette œuvre, constamment question de l’Homme aux prises avec ce qui veut l’annihiler et lui imposer une autre condition, elle-même condamnée à finir en chute libre. C’est aussi le cas de Franz Kafka, à coup sûr, l’écrivain qui a le plus rendu la terreur d’être un Homme dans un monde qui rejette l’humanité avec fracas la réduisant à l’état de simple vermine, comme c’est le cas dans le magnifique «La métamorphose» avant de nous donner à lire toute l’horreur d’être un humain condamné pour on ne sait quoi et qui attend un verdict d’on ne sait où, comme c’est le cas dans «Le procès» et «Le château»», souligne Abdelhak Najib. Tout au long des pages de cet essai de philosophie, qui vient après «Fascismes», «Les dieux ont un humour noir», «Sic Mundus», « Le gardien du Temps», «Der Mensch une die Zeit», «Les géographies de l’errance» et «Le monde qui sera demain», Abdelhak Najib pose la question de la condition de l’Homme dit moderne face aux totalitarismes quelles que soient leur obédience, technologique, économique, idéologique, démagogique, politique… L’état des lieux est le même, l’Homme vit dans une prison protéiforme : «Cette dimension du condamné atteint son paroxysme chez Robert Musil, dans l’unique «L’homme sans qualités », déjà précédé par un roman de moindre envergure, mais d’une force implacable, intitulé : «Les désarrois de l’élève Törless ». Le titre à lui seul porte toute l’intensité et la profondeur de l’errance de l’homme. Le nom de l’élève en conflit avec le système est Törless, qui veut dire en allemand, sans but, au propre et au figuré. Cela nous renvoie à un autre monument de la littérature universelle, avec Knut Hamsun et son roman « La faim». Tout est dit dans ces pages où l’homme qui sillonne les heures, sans but, a faim, mais ce qui lui noue les tripes appelle d’autre nourritures qu’aucune boustifaille ne peut jamais rassasier. Comme le soulignait Henry Miller au sujet du personnage de «Mystères», au-delà des apparences «C’est là un homme qui aime, un homme qui aime l’amour, et qui est condamné à ne jamais rencontrer une âme accordée à la sienne». Évidemment l’auteur des deux «Tropiques» et de «La crucifixion en rose», de «Le cauchemar climatisé», de «Printemps noir», a, lui aussi, exposé de manière lyrique, folle, déchaînée, éclatante, poétique, érotique, comment l’homme peut survivre dans un monde hostile en se nourrissant uniquement d’amour, le premier venu, comme le dirait ce colosse René Char», affirme Abdelhak Najib, toujours en poussant plus profondément sa lecture du monde actuel et de l’avenir de l’humanité face à l’hégémonie du tout high-tech, de l’invasion programmée de l’intelligence dite artificielle, avec à terme la supplantation de l’Homme par la machine et ses auxiliaires cybernétique et robotique : «Dans cette même veine, Lawrence Durrell n’a pas failli, surtout dans le grandiose «Le quatuor d’Alexandrie» où tout ce qui fait les humains est approfondi pour toucher à l’essence de notre résilience devant le vide et notre résistance devant l’absurdité d’un monde qui veut notre peau, à tout prix. Ce à quoi fait écho Herman Melville dans toute son œuvre, avec en premier lieu, l’incontournable «Moby Dick», qui, dans une large mesure nous renvoie, par ricochet, à «Lord Jim» et à «Au cœur des ténèbres» de l’inégalable Joseph Conrad, qui, de son côté, nous indique le chemin de «La montagne magique» de Thomas Mann ainsi que du «Le loup des steppes» de son compatriote Hermann Hesse quand il nous dit : «Je sens brûler en moi un désir sauvage d’éprouver des sentiments intenses, des sensations ; une rage contre cette existence en demi-teinte, plate, uniforme et stérile», conclut le philosophe qui nous offre ici un essai solide, profond et d’une implacable rigueur.

«Loin de la Terre, en dehors du Temps»
200 pages. Janvier 2026.
Disponible en librairie au Maroc
et à l’étranger.

 

Par Mohamed Hattab
Chercheur et critique des littératures

 

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