
Au-delà des annonces, une vision du prochain cycle de développement
Stabilité. Le Discours du Trône 2026 dessine une évolution qui dépasse l’actualité du moment. Après plus de deux décennies consacrées à construire les fondations du développement, le Royaume semble entrer dans une nouvelle étape, où l’enjeu consiste désormais à tirer davantage de valeur de ce qui a été construit.
Chaque Discours du Trône possède son centre de gravité. Certains ont marqué les esprits par les réformes qu’ils ont engagées. D’autres aussi parce qu’ils ont ouvert de nouvelles séquences dans l’action publique, la vie politique, ou encore infléchi favorablement la trajectoire du Maroc. Celui prononcé cette année appelle une lecture un peu différente parce qu’en plus de tout cela, il apporte une autre dimension. La singularité du Discours du Trône de cette année ne tient pas tant à une annonce qu’à la manière dont il met en perspective les grandes transformations engagées par le Royaume, les relie entre elles et, plus que d’en faire une lecture ou un inventaire, les projette dans les décennies à venir. Une prospective et une vision au vrai sens du terme.
Et cette mise en perspective mérite qu’on s’y arrête.
Depuis plus de vingt ans, le Maroc avance naturellement sur plusieurs fronts à la fois parce que les attentes, les défis et les ambitions étaient de diverses natures : économie, infrastructures, social… Parfois aussi, les avancées se sont faites sous le coup de contextes et conjonctures spécifiques : pandémie, séisme, crises et conflits dans le monde…
Ainsi, les infrastructures se sont modernisées. L’appareil industriel a changé de dimension. Les ports sont devenus des plateformes mondiales. Les énergies renouvelables se sont imposées comme une voie stratégique. La protection sociale s’est quasiment généralisée. Les «écoles pionnières» deviennent désormais le nouveau standard de l’éducation donnant un contenu concret et opérationnel à une réforme longtemps attendue. La politique de l’eau est entrée dans une nouvelle phase sur fond de stress hydrique pressant. À cela s’ajoutent une diplomatie économique plus affirmée, une régionalisation en construction et un effort continu pour améliorer l’attractivité du pays.
Pris séparément, chacun de ces chantiers raconte à lui seul sa propre histoire. Mais la particularité du Discours du Trône de cette année réside justement dans cet exercice qui a consisté à assembler toutes ces pièces dévoilant ainsi un schéma d’ensemble bien plus profond et qui a du sens.

Au fil des sujets abordés par le Souverain, une même interrogation apparaît presque toujours en filigrane : que faire de tout ce capital accumulé au fil des années ? Comment transformer ces infrastructures, ces investissements, ces réformes et ces filières industrielles en davantage de richesses, de développement, de technologie, d’emplois qualifiés et d’influence économique ? Et surtout aussi comment faire ruisseler ce développement pour le rendre bien-être pour le citoyen ? Quand on regarde de plus près, ces questions traversent discrètement l’ensemble du discours tel un fil conducteur invisible. Elles lui donnent sa cohérence et sa justesse bien plus qu’une quelconque succession d’annonces.
Le Maroc continuera naturellement à construire des ports, des barrages, des usines, des centrales ou des lignes ferroviaires. Le temps des grands chantiers est loin d’être terminé. Et les échéances mondiales qui attendent le Maroc appellent même à accélérer le mouvement. Mais une autre question prend désormais le dessus: comment faire en sorte que tout ce qui a été construit et tout ce qui le sera encore à l’avenir produise désormais davantage de valeur pour l’économie nationale ? Comment gagner des positions dans les chaînes industrielles mondiales ? Comment transformer des capacités en puissance économique durable ? Comment faire en sorte que tous ces moteurs ainsi allumés propulsent véritablement le Maroc vers un autre niveau, une autre orbite… ?
C’est cette évolution qui éclaire de nombreuses séquences du Discours du Trône. Lorsqu’il est question de stabilité, par exemple, elle n’est plus seulement un acquis institutionnel. La stabilité apparaît aussi et désormais comme un réel avantage économique compétitif du Maroc dans un environnement international et régional devenu plus incertain. Lorsque le discours revient sur les performances industrielles, il fait plus que célébrer les résultats obtenus. Il insiste aussi et surtout sur la nécessaire montée en gamme, sur les métiers à plus forte valeur ajoutée, sur les technologies émergentes et sur la capacité du Royaume à anticiper les mutations qui dessineront les contours de l’économie et de l’industrie mondiales.
Et l’industrie automobile illustre bien cette évolution. Pendant longtemps, le défi consistait à attirer les constructeurs et à développer une base de production compétitive. Ce défi est toujours d’actualité. Mais le discours regarde déjà bien plus loin. Batteries électriques, aéronautique, industries pharmaceutiques, hydrogène vert, cybersécurité… autant de secteurs qui traduisent une même ambition : occuper une place plus stratégique dans les chaînes de valeur internationales plutôt que de se limiter aux activités les plus facilement délocalisables.
La stabilité n’est plus seulement un acquis. Elle devient un avantage compétitif décisif.
Et c’est là le premier changement de lecture qui transparaît des propos du discours.
Pendant longtemps, la stabilité était d’abord présentée comme une condition du développement. Sans institutions solides, sans visibilité politique, sans continuité de l’action publique, il est difficile d’attirer des investisseurs, de conduire des réformes ou de mener de grands projets sur plusieurs années.
Le Discours du Trône ne remet évidemment pas cette réalité en cause. Mais il semble vouloir lui donner une portée nouvelle.
Dans un monde marqué par les turbulences et les tensions géopolitiques, les ruptures d’approvisionnement, le retour du protectionnisme et les incertitudes économiques, la stabilité cesse donc d’être uniquement un facteur de confiance. Elle devient aussi un véritable facteur de compétitivité. Elle produit désormais de la valeur presque au même titre que les autres facteurs de production traditionnels…
Cette idée traverse d’ailleurs discrètement plusieurs passages du discours. Lorsque le Souverain évoque la résilience du modèle marocain ou la poursuite des grands projets malgré un environnement international difficile, il ne s’agit pas seulement de dresser un constat. Il rappelle qu’une économie capable de maintenir son cap et sa performance dans une conjoncture turbulente dispose d’un avantage que beaucoup de pays cherchent aujourd’hui à retrouver.
Une évolution loin d’être théorique
Les grandes entreprises internationales ne choisissent plus uniquement un pays pour le coût de sa main-d’œuvre, son cadre incitatif ou ses avantages fiscaux. Elles regardent aussi la qualité des infrastructures, la connectivité, la sécurité juridique, la continuité des politiques publiques, la fiabilité des chaînes logistiques et la capacité des institutions à accompagner des investissements qui souvent se déploient sur vingt, trente ans, voire plus.
Sous cet angle, la stabilité n’est alors plus seulement une thématique purement politique mais devient un actif économique. Certes, il peut être immatériel mais, bien exploité, ses retombées, elles, peuvent être tangibles et bien matérialisées.
C’est sans doute pour cela que le Discours du Trône la place au tout début de son raisonnement. Non pas comme une fin en soi, mais comme le socle sur lequel reposent toutes les transformations évoquées ensuite.
Car sans la stabilité, il est difficile d’imaginer l’essor industriel du Royaume, le plébiscite de la part de grands investisseurs et opérateurs mondiaux, l’affluence sans précédent des visiteurs et touristes, les investissements massifs dans l’eau, l’énergie ou les infrastructures, la généralisation de la protection sociale ou encore les ambitions affichées dans les nouvelles technologies.
C’est alors que cette logique d’ensemble commence à prendre forme : Les infrastructures et les investissements physiques créent des capacités. La stabilité, elle, permet de les inscrire dans la durée.
Et cette continuité ouvre naturellement à son tour la voie à une étape nouvelle et presque inévitable : celle où l’économie est appelée à produire davantage de valeur à partir de ces mêmes capacités.
C’est précisément à ce moment que le discours fait glisser son propos vers l’industrie.
Un changement subtil. Car l’industrie, elle aussi, change de dimension.
Depuis une vingtaine d’années, le Maroc a réussi un pari que peu de pays africains ont mené avec autant de constance : bâtir une véritable base industrielle de renommée mondiale.
L’automobile, l’aéronautique, l’électronique, l’agroalimentaire ou encore les énergies renouvelables, les industries pharmaceutiques ont profondément transformé le paysage productif du Royaume.
Cette réussite aujourd’hui n’est plus à prouver ni à démontrer parce qu’elle est largement documentée.
Ce qui retient davantage l’attention dans le Discours du Trône, c’est qu’avec tout ça, le regard du Souverain semble déjà porter plus loin.
La question, l’enjeu, l’ambition ne sont plus de produire seulement davantage, ni mieux. La nouvelle question est de produire autrement.
Pour illustrer cela, les exemples choisis sont révélateurs.
Le discours ne s’arrête pas au fait que le Maroc soit devenu le premier constructeur automobile du continent. Il met en avant les batteries électriques. Il cite les moteurs d’avion, les systèmes d’atterrissage, les industries pharmaceutiques, l’hydrogène vert ou encore la cybersécurité. Ces choix ne sont pas fortuits. Tous ces secteurs ont un point commun : ils occupent une place stratégique dans les chaînes de valeur mondiales et concentrent une part importante de l’innovation technologique. Ces sujets sont tout simplement le futur de cette industrie mondiale où le Maroc cherche à prendre position.
Attirer des usines demeure essentiel. Mais cela ne suffira plus pour un Maroc qui aspire à monter à l’étage supérieur.
Le véritable enjeu est désormais de gagner des positions dans les segments où se créent le savoir-faire, la technologie, la propriété intellectuelle, la recherche, les composants critiques et la valeur ajoutée.
C’est une étape beaucoup plus exigeante. Car elle suppose davantage de compétences, davantage de recherche, davantage d’innovation, davantage de financement aussi.
Mais c’est également celle qui permet aux économies de changer réellement de catégorie et de division.
Or lorsque l’industrie et le tissu économique de manière générale change d’échelle et de dimension, la finance devient un enjeu stratégique. Le nerf de la guerre.
Il est un passage du Discours du Trône qui pouvait passer inaperçu au milieu des développements consacrés à l’industrie, à l’agriculture ou à la régionalisation. Pourtant, il constitue sans doute l’une des clés de lecture du texte. Le Souverain y appelle à une mobilisation plus efficace des mécanismes de financement, à une meilleure orientation de l’épargne nationale vers l’investissement productif et à un accompagnement renforcé des entreprises, en particulier les plus petites.
Ce thème est tout sauf technique ou purement financier. En réalité, il est au cœur de la nouvelle étape que dessine le discours.
Pendant de nombreuses années, l’enjeu principal consistait à attirer les investissements, publics comme privés, nationaux comme étrangers. Les infrastructures se développaient, les grands groupes internationaux installaient leurs unités de production et de nouveaux écosystèmes industriels prenaient forme.
Le schéma a fait ses preuves et produit indéniablement ses effets. Mais avec la nouvelle dimension que veut prendre le Maroc, il faudra le faire évoluer.
Une économie change véritablement de dimension lorsqu’elle est capable de financer elle-même une part croissante de sa propre transformation.
C’est probablement ce qui explique la place accordée à l’épargne, aux marchés de capitaux, au financement des PME et à l’investissement productif. Ces sujets ne relèvent pas seulement de la politique financière. Ils conditionnent désormais la capacité du Maroc à poursuivre sa montée en gamme industrielle, technologique et territoriale.

Une articulation judicieuse
Une usine de batteries, une plateforme aéronautique, un laboratoire pharmaceutique ou un projet d’hydrogène vert mobilisent des investissements considérables. Ils exigent des financements de long terme, des marchés financiers plus profonds, des investisseurs institutionnels capables d’accompagner les entreprises et un tissu de PME suffisamment solide pour intégrer ces nouvelles chaînes de valeur. Autrement dit, la finance cesse d’être un simple secteur économique, un bailleur de fonds. Elle devient elle-même une infrastructure du développement.
Pour autant, le Discours du Trône ne présente pas cette évolution comme une rupture. Il l’inscrit plutôt dans le prolongement naturel des transformations engagées depuis plusieurs années. Une fois les infrastructures en place et les filières industrielles consolidées, la question du financement devient presque inévitable. C’est elle qui déterminera, en grande partie, la capacité du Royaume à franchir une nouvelle étape.
Dans cette logique, l’importance accordée aux très petites, petites et moyennes entreprises coule presque de source.
Souvent présentées sous l’angle de l’emploi, de l’encouragement de l’entrepreneuriat des jeunes ou de la proximité avec les territoires, elles apparaissent ici comme un maillon indispensable de l’écosystème industriel. Car aucune grande filière ne peut durablement monter en gamme sans un réseau dense de fournisseurs, de sous-traitants, de bureaux d’études, de sociétés d’ingénierie ou de services spécialisés.
L’enjeu dépasse donc largement le soutien à une catégorie d’entreprises mais il touche à la profondeur même du tissu productif national.
Néo-souveraineté
Le Discours du Trône emploie à plusieurs reprises des notions qui, il y a encore quelques années, étaient rarement associées les unes aux autres : eau, industrie pharmaceutique, cybersécurité, technologies émergentes, agriculture, énergie, chaînes de valeur ou encore sécurité alimentaire.
Ce rapprochement traduit une évolution profonde de la notion même de souveraineté.
Pendant longtemps, celle-ci était essentiellement appréhendée sous l’angle politique ou territorial.
Les crises successives de ces dernières années – pandémie, tensions géopolitiques, perturbations des chaînes logistiques, inflation énergétique – ont progressivement déplacé le débat.
Être souverain ne signifie plus seulement protéger ses frontières.
Cela signifie aussi et de plus en plus être capable de produire certains biens essentiels, de sécuriser ses ressources stratégiques, de maîtriser des technologies critiques et de limiter les dépendances les plus sensibles.
C’est dans cette perspective que prennent tout leur sens les références du discours au dessalement de l’eau de mer, à la sécurité hydrique, aux industries pharmaceutiques, à la cybersécurité, à l’hydrogène vert ou encore aux nouveaux métiers industriels.
Oui, ces sujets appartiennent à des univers différents. Le Discours du Trône les rassemble pourtant autour d’une même idée : la souveraineté économique du XXIème siècle ne repose plus sur un seul secteur. Elle se construit à l’intersection de plusieurs politiques publiques qui, mises bout à bout, renforcent la résilience du pays.