Sur la route, l’après-Ramadan sous tension

Traumatisme psychique
En fin d’après-midi, à l’approche de l’iftar, la route devient un espace d’impatience. On accélère, on s’énerve, on prend des risques. Comme si quelques minutes pouvaient justifier l’irréparable.

Il est 18h30. La ville retient son souffle. Les trottoirs se vident, les cuisines s’animent et sur la route, tout s’accélère. Trop vite. Comme chaque année, le mois de Ramadan ne se contente pas de transformer nos habitudes : il révèle aussi une autre réalité, plus brutale, celle d’une circulation sous tension où les accidents se multiplient.
Les chiffres, eux, ne jeûnent pas. Au Maroc, plus de 142.000 accidents de la route ont été recensés en 2024, faisant plus de 3.600 morts. Et la tendance est à la hausse : en 2025, la mortalité routière a connu une progression marquée, dépassant les 4.000 décès en onze mois. À l’échelle mondiale, 1,2 million de personnes perdent la vie chaque année sur les routes. Une hécatombe silencieuse, presque banalisée.
Mais pendant le Ramadan, cette tragédie prend un rythme particulier. En fin d’après-midi, à l’approche de l’iftar, la route devient un espace d’impatience. On accélère, on s’énerve, on prend des risques. Comme si quelques minutes pouvaient justifier l’irréparable. Les spécialistes parlent d’une hausse pouvant atteindre 20% des accidents durant cette période, avec des pics aux heures critiques.
Il faut dire que le corps n’est pas neutre. Fatigue accumulée, manque de sommeil, hypoglycémie : le jeûne met l’organisme à l’épreuve. L’attention diminue, les réflexes ralentissent. Et parfois, l’irritabilité s’installe. Au volant, cela suffit pour transformer un simple trajet en danger potentiel.
Mais réduire ces accidents au seul effet du jeûne serait une erreur. Le Ramadan agit moins comme une cause que comme un révélateur. Il amplifie ce qui existe déjà : une conduite souvent imprudente, une tolérance limitée à la frustration, un rapport parfois conflictuel à la règle.
Et puis, il y a l’après. Celui dont on parle peu. Pour les victimes, la vie ne reprend pas là où elle s’est arrêtée. Elle se réinvente, souvent dans la douleur. Un corps diminué, une autonomie perdue, des projets brisés. Les blessures visibles ne sont qu’une partie de l’histoire.
Car il y a aussi les blessures invisibles. Le traumatisme psychique, d’abord. Peur de reprendre la route, cauchemars, anxiété persistante. Certains ne remontent jamais dans une voiture. D’autres vivent avec cette angoisse diffuse, installée durablement.
Et en face, il y a l’autre figure, souvent oubliée: celle du conducteur responsable. Même sans intention de nuire, il devient porteur d’un drame. La culpabilité peut être écrasante. Elle s’insinue dans le quotidien, fragilise les liens, isole. La justice peut juger, mais elle ne soulage pas toujours.
Alors, que faire ? Multiplier les contrôles ? Sans doute. Renforcer les sanctions ? Peut-être. Mais cela ne suffira pas. La sécurité routière est aussi une affaire de culture, de responsabilité, de conscience collective.
Le Ramadan, au fond, invite à ralentir. À se recentrer. À faire preuve de patience. Sur la route, ces valeurs semblent parfois s’évaporer. Comme si la spiritualité s’arrêtait aux portes du véhicule.
Et pourtant, il suffirait de peu. Partir plus tôt. Accepter d’arriver en retard. Respirer. Se rappeler que derrière chaque volant, il y a une vie – la sienne, et celle des autres.
Parce qu’au bout du compte, aucun iftar ne mérite qu’on y laisse une existence.

 

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