Témoignages
Sous le thème «Mohamed Khair-Eddine : écriture de soi, territoire et imaginaire rebelles» et en partenariat avec l’Association Eurêka pour les recherches et les études sur la langue, la littérature et l’identité, le Laboratoire de recherches appliquées sur la littérature, la langue, l’art et les représentations culturelles (LRALLARC) a organisé, samedi 13 décembre 2025, une journée commémorative en hommage à l’écrivain marocain Mohamed Khair-Eddine à la salle des conférences de la Faculté des lettres et des sciences humaines à Beni Mellal.
Dans une déclaration à ALM, Bernadette Rey Mimoso-Ruiz, professeur émérite à l’Institut catholique de Toulouse, a déclaré que trente années après la disparition de Mohamed Khair-Eddine, la littérature marocaine n’a pas réussi à le remplacer. «L’initiative de réunir des chercheurs autour de son nom relève davantage de la volonté de transmettre sa poésie et son verbe que de célébrer un anniversaire. Raviver sa présence, retrouver l’élan de sa plume a été la destination première de cette journée qui lui est dédiée par le laboratoire LRALLARC de la Faculté des lettres de l’Université de Beni Mellal» a-t-elle souligné.
Pour sa part, Dr Mounir Oussikoum, professeur de l’enseignement supérieur , Université Sultan Moulay Slimane, a rendu un vibrant hommage à Mohamed Khair-Eddine. Et d’ajouter : «Trente ans après la disparition de Mohamed Khair-Eddine, il ne s’agit pas de le célébrer comme une statue que l’on fleurit une fois l’an, mais de revenir à ce qu’il a voulu faire de sa vie et de sa langue: non pas un refuge, mais un champ de bataille. Cette journée invite à relire son œuvre non comme un objet clos, mais comme une expérience humaine, traversée par la tension entre identité, territoire et écriture. En réunissant chercheurs, enseignants et étudiants, elle affirme que cette œuvre nous concerne encore, parce qu’elle continue de poser, avec gravité et exigence, la question de notre rapport au monde et à la langue».
Dans son intervention qui a porté sur : Mohamed Khair-Eddine ou la quête de soi: de l’écriture chaotique à celle de l’apaisement , l’itinéraire d’un auteur libre, Mohamed Koundi, professeur de l’enseignement supérieur (FEG) Université Sultan Moulay Slimane, a affirmé que l’écriture chez Khair-Eddine est l’allégorie de toute la littérature maghrébine d’expression française. Elle n’est commune à aucune autre littérature. C’est la descente du ciel de l’enfant qui retrace les péripéties d’un univers de désarroi et décide de le reforger à travers une quête de soi dédaléenne. L’écriture est devenue matériau pour construire l’édifice romanesque où l’on se sent incapable de circonscrire toute sa fiction. Et de conclure : «L’auteur, à travers ses œuvres, nous transporte dans un itinéraire littéraire dont la consonnance est nourrie de révoltes, de transgressions, d’inspirations et d’abrogations. A bout de souffle, l’enfant du Sud revient à contempler l’être constant dans un triste amas de décombres où survit un vieux couple. La rupture se dessine entre un univers chaotique et celui d’une vie paisible».
Quant au Dr Hicham Samadi, professeur de l’enseignement supérieur, maître de conférences à l’ESEF de Béni Mellal, il a fait savoir que dans sa communication, il a proposé une lecture de l’œuvre de Mohamed Khair-Eddine à partir de l’espace du Souss, non pas comme simple lieu d’origine ou décor narratif, mais comme un véritable opérateur poétique, symbolique et politique. L’enjeu n’était pas de relire l’œuvre sous l’angle d’un régionalisme littéraire, mais de montrer comment le territoire devient, chez Khair-Eddine, une force active qui structure l’écriture, le mythe et la révolte. Et d’ajouter : «L’analyse s’est articulée autour de l’idée que le Souss constitue une géopoétique insurrectionnelle : un espace où se croisent la violence tellurique, la mémoire amazighe et une écriture de la rupture. Nous avons ainsi examiné comment le territoire soussi est investi comme matrice de violence et de renaissance, comment il réactive des imaginaires mythiques anciens, et comment il se transforme en un lieu de sédition contre les pouvoirs dominants, qu’ils soient politiques, culturels ou linguistiques».
Selon M. Samadi, le choix du Souss s’impose d’abord par sa centralité biographique et symbolique dans l’œuvre de Khair-Eddine. Né à Tafraout, l’écrivain ne cesse de revenir à cette terre, non dans une perspective nostalgique, mais dans un rapport conflictuel et dynamique. Le Souss est un territoire marginalisé, historiquement exposé aux violences naturelles, coloniales et postcoloniales, ce qui en fait un espace privilégié pour penser la fracture, la résistance et la réinvention identitaire. Il permet également de déplacer le regard depuis les marges, en renversant les hiérarchies spatiales et culturelles.
En mettant l’accent sur l’approche géopoétique dans l’œuvre de Mohamed Khair-Eddine, M. Hicham poursuit que le recours à la géopoétique répond à la nécessité de dépasser une lecture purement thématique ou idéologique de l’œuvre. Cette approche permet d’interroger la manière dont l’espace agit sur la forme même de l’écriture : fragmentation narrative, violence syntaxique, métaphores telluriques, mythification du paysage. Le territoire n’est pas seulement représenté, il est incorporé dans le texte, jusque dans ses rythmes et ses ruptures. La géopoétique offre ainsi un cadre théorique capable de penser conjointement le paysage, la langue et la subjectivité.
Et de conclure : «En choisissant le Souss et la géopoétique comme axes d’analyse, cette communication propose donc une lecture transversale de l’œuvre de Mohamed Khair-Eddine, mettant en lumière la manière dont le territoire, loin d’être un simple cadre, devient une force de pensée, de création et d’insurrection. Il s’agit, en définitive, de montrer que chez Khair-Eddine, écrire le territoire revient à contester l’ordre du monde et à inventer une modernité littéraire profondément ancrée dans la terre et pourtant ouverte sur l’universel».



