Témoignages
La chambre correctionnelle près le tribunal de première instance à Casablanca a débattu, dernièrement, d’une affaire d’escroquerie. Elle ne constitue malheureusement pas un cas isolé. Elle illustre une réalité persistante ; celle de gens sans scrupules qui gonflent leurs poches au détriment des rêveurs de l’eldorado.
Elle a su exactement quoi dire, et surtout, à qui le dire. Devant elle, ont défilé des jeunes, aussi bien des filles que des hommes, portant dans leurs poches les dernières économies de leurs familles et dans leurs cœurs une seule ambition, à savoir partir, réussir et construire une vie meilleure de l’autre côté de la Méditerranée. Elle s’est présentée comme une jeune femme de réseau, bien introduite, capable d’ouvrir des portes que d’autres ne pouvaient qu’imaginer. Des visas européens, des contrats de travail en bonne et due forme et une nouvelle vie à portée de main. Il suffisait de lui faire confiance et de lui remettre l’argent. Les victimes se sont succédé, chacune convaincue d’avoir trouvé la clé de son avenir. Elles lui ont remis des sommes considérables, fruit de mois, parfois d’années d’épargne, de sacrifices silencieux et de privations quotidiennes. Certaines ont emprunté à des proches. D’autres ont puisé dans les économies familiales, portées par l’espoir de rembourser au centuple une fois installées en Europe. Le montant collecté a atteint environ deux cent mille dirhams ; une somme colossale pour des familles modestes, représentant bien plus que de simples chiffres. Puis, du jour au lendemain, elle a disparu. Pas de visa, pas de contrat et pas d’explication. Juste le silence, et ce vide brutal qui a succédé aux grandes désillusions. Les victimes, dépouillées de leurs économies et de leurs illusions, se sont retrouvées seules face à une réalité aussi cruelle qu’inattendue. C’est alors qu’elles ont franchi la porte des commissariats, les unes après les autres, pour déposer plainte contre celle qui avait su si bien instrumentaliser leurs rêves. Aussitôt, les services de la police à Casablanca ont rapidement pris la mesure de l’affaire. Les plaintes se sont accumulées, les témoignages se sont recoupés, et le portrait d’une escroqueuse méthodique et calculatrice s’est dessiné avec une précision accablante. Un avis de recherche à l’échelle nationale a été diffusé. Mais la prévenue avait pris une longueur d’avance: elle s’est volatilisée, changeant probablement de ville et peut-être d’adresse. Pendant plus de quatre mois, elle est demeurée introuvable, tandis que les enquêteurs de la police judiciaire ont resserré patiemment leur étau, multipliant les vérifications et les recoupements, refusant de lâcher le fil de cette affaire. Sa cavale a pris fin le jour où les limiers de la police judiciaire l’ont localisée enfin à Marrakech. Elle a été arrêtée, conduite à la capitale économique et placée en garde à vue avant d’être déférée devant le procureur du Roi près le tribunal du première instance qui l’a maintenue en détention préventive et l’a traduite enfin devant la chambre correctionnelle.
Devant le tribunal, elle a nié les charges retenues contre elle, mais ses victimes qui ont pris la parole, les unes après les autres, ont raconté comment elles avaient été approchées, séduites par un discours rodé, et finalement dépouillées. Leurs témoignages, empreints à la fois de colère et d’amertume, ont dressé le portrait d’une manipulation froide et délibérée, qui a exploité les aspirations légitimes d’une jeunesse en quête d’horizons.
Après délibération, le verdict est tombé : deux ans de prison ferme assortie d’une amende de cinq mille dirhams et d’une indemnisation de deux cent mille dirhams au bénéfice des parties civiles.


