Pendant plus de 20 ans, l’université a été le terrain…

Rachid Sekkar, chercheur en sciences de l’éducation et de la formation

Entretien : Reconversion professionnelle, reprise des études à un âge avancé, Rachid Sekkar, Marocain résidant à Nimes, n’a pas eu un parcours professionnel linéaire. Aujourd’hui, sur le chemin du doctorat, il revient sur son propre vécu et ses challenges. Inspirant.

ALM : Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Rachid Sekkar : Je suis chercheur en sciences de l’éducation et de la formation, engagé dans un doctorat en cotutelle entre la France et le Canada. Avant de revenir à l’université, j’ai passé près de vingt ans sur le terrain, dans l’animation, la formation et l’accompagnement. J’ai travaillé auprès de jeunes, de familles, de professionnels et d’institutions. Mon parcours n’a pas été linéaire. J’ai dû interrompre mes études pour des raisons économiques avant de reprendre, bien plus tard, un chemin universitaire qui m’a conduit à obtenir deux masters. Aujourd’hui je suis inscrit au doctorat. Mes recherches portent sur un sujet qui me passionne, à savoir «comprendre comment les professionnels développent leurs compétences dans l’action et comment ces savoirs, souvent invisibles, peuvent être transmis». Au fond, une idée guide tout mon travail: l’expérience produit des connaissances, et la recherche permet de les comprendre, de les partager et de les transmettre.

Quelle a été votre motivation réelle pour reprendre les études ?

J’ai réellement repris mes études en 2022. On me demande souvent pourquoi. Je pourrais répondre : pour évoluer professionnellement. Ce serait vrai, mais ce ne serait pas la vraie réponse. La vérité, c’est que je n’avais jamais accepté que mes études aient été avortées pour des raisons économiques. Je n’avais pas échoué. Je m’étais arrêté. Ce n’est pas la même chose.
Et la pandémie de la Covid-19 m’a fait comprendre que le travail devait être un moyen de construire sa vie, pas une raison d’oublier de la vivre. Avec le recul, je crois que je ne suis pas revenu à l’université pour obtenir des diplômes. J’y suis revenu pour comprendre ce que vingt années de terrain m’avaient déjà appris.

Quelles sont les formations que vous avez effectuées et à quel stade êtes-vous dans votre carrière professionnelle ?

Je plaisante souvent en disant que je fais tout par deux. J’ai effectué deux DEJEPS diplôme d’animation professionnel et en intervention sociale: l’un en développement de projets, territoires et réseaux, l’autre en animation sociale. Ensuite, j’ai effectué deux masters. Le premier est un master en métier de l’enseignement, éducation et de la formation mention pratiques et ingénierie de la formation. Le second consiste en un master de droit, économie et gestion mention administration économique et sociale.
Aujourd’hui, je poursuis ce parcours avec un doctorat en cotutelle internationale entre le CNAM, en France, et l’Université de Sherbrooke, au Canada, à la croisée des sciences de l’éducation et de la psychologie du travail. Lorsque je regarde mon parcours, je ne vois pas une accumulation de diplômes.

Concrètement, est-ce qu’une reconversion se prépare ? Avez-vous été accompagné par un expert en la matière ?

Oui, une reconversion se prépare. On parle souvent de changer de métier, mais je pense qu’avant de changer de métier, il faut comprendre ce qui nous anime réellement.
Je me suis posé des questions très simples : qu’est-ce que j’aime faire ? Qu’est-ce qui me donne de l’énergie ? Dans quel environnement ai-je le sentiment d’être utile ? Et surtout, suis-je prêt à fournir les efforts que ce changement va demander ?
Je suis convaincu que chacun possède un domaine dans lequel il peut s’épanouir et progresser. Ce n’est pas seulement une question de capacités. C’est une rencontre entre une personne, une passion et un travail quotidien. Et non, je n’ai pas été accompagné par un spécialiste de la reconversion. J’ai choisi de financer moi-même mon master en administration économique et sociale. Avec du recul, je pense que cette décision a changé ma manière de voir les choses. À partir de ce moment-là, je n’investissais plus seulement dans une formation. J’investissais en moi-même.

Aujourd’hui, vous êtes chercheur en ingénierie de la formation et vous aspirez à devenir professeur des universités. Pourquoi cette voie ?

J’ai le sentiment que cette voie professionnelle est la suite logique de tout mon parcours.
Pendant près de vingt ans, j’ai travaillé dans l’animation, la formation, l’accompagnement et le travail social. J’y ai vu des professionnels prendre des décisions difficiles, improviser face à l’imprévu, coopérer avec d’autres métiers et trouver, dans l’action, des solutions qu’aucun manuel ne pouvait leur fournir. À l’époque, je les observais comme un praticien. Aujourd’hui, je les regarde aussi comme un chercheur. La question qui me guide est finalement très simple : qu’est-ce qui permet à certains professionnels d’agir avec justesse dans des situations où il n’existe pas de réponse toute faite ? À mes yeux, un enseignant-chercheur ne devrait pas être séparé du terrain. Il devrait maintenir un dialogue permanent entre l’expérience et la recherche: le terrain fait émerger les questions, la recherche apporte des méthodes pour les éclairer, puis retourne vers le terrain pour enrichir les pratiques.
Pour moi, devenir professeur des universités n’est pas changer de vie. C’est donner un prolongement scientifique à une vie déjà consacrée à apprendre, à accompagner et à transmettre.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui souhaitent opérer une reconversion?

Je leur dirais d’abord de ne pas attendre d’être totalement rassurées. Je ne connais personne qui ait commencé un nouveau projet avec toutes les réponses. Le doute fait partie du chemin.
Ensuite, je leur dirais de ne pas se comparer aux autres. Nous avons tous des histoires, des contraintes et des rythmes différents. L’important n’est pas d’aller vite. L’important est de continuer à avancer. Entourez-vous de personnes qui vous élèvent. Acceptez de demander de l’aide lorsque c’est nécessaire. Et surtout, soyez patients avec vous-mêmes. Une reconversion n’est pas un sprint. C’est une transformation. Enfin, je crois qu’il faut accepter une idée très simple : les plus belles choses demandent souvent du temps. Mais ce sont souvent les chemins les plus exigeants qui nous transforment le plus. Je terminerais par cette conviction : il n’est jamais trop tard pour apprendre. Tant que l’on est capable de se remettre en question, de comprendre et de transmettre, on continue à grandir.

Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui empêchent une personne de donner un nouveau sens à sa vie professionnelle ?

Je pense qu’il y a plusieurs obstacles. Le premier est souvent matériel. Il renvoie au financement, aux démarches administratives, aux responsabilités familiales ou professionnelles. Reprendre des études ou changer de voie demande du temps, de l’énergie et parfois des sacrifices. Mais, avec le recul, je crois que le principal obstacle est ailleurs.
Le plus difficile, ce n’est pas de reprendre des études. Le plus difficile, c’est d’oser se dire que l’on a encore le droit de changer de vie. Très tôt, nous finissons par nous enfermer dans une image de nous-mêmes. On se dit : « Je suis trop âgé. » « Ce n’est plus pour moi. » « Je n’ai pas le niveau. » À force de l’entendre, on finit parfois par le croire. Pourtant, je pense que l’âge n’est pas un frein. Il apporte quelque chose que l’on ne trouve pas dans les livres : l’expérience.

Le dernier mot de la fin peut-être…

Pendant longtemps, j’ai regardé mon parcours comme une succession de détours.
Aujourd’hui, je ne cherche plus à les effacer. Chacun m’a appris quelque chose. Les emplois que je considérais autrefois comme alimentaires m’ont appris le travail, la relation avec les autres, la responsabilité et parfois l’endurance. Les associations m’ont appris l’engagement collectif. La formation m’a donné des repères. L’université m’a apporté les concepts et les méthodes nécessaires pour interroger ce que je croyais déjà savoir. Pendant vingt ans, le terrain a été mon université. Puis l’université m’a appris à regarder autrement ce que le terrain m’avait enseigné. Bref, il n’est jamais trop tard pour revenir sur son expérience, comprendre ce qu’elle nous a appris et décider de ce que nous voulons en transmettre. Au fond, les diplômes ne sont pas une ligne d’arrivée. Ils peuvent être le moment où l’on apprend enfin à lire le chemin déjà parcouru.

 

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